Mes nuits et mes jours à rebours

    Le regretté Robert Mallet.

    «Que représentait votre père, pour vous?», demande Augustin Trapenard à Emmanuelle Béart. «Un repère», lâche celle-ci, à la fois émue et enjouée. C’était, mardi matin, dans Boomerang, sur France Inter. Comme d’habitude, je me rasais la couenne; la veille, on m’avait dit que je piquais comme un vieux hérisson. Pourtant, je me rase tous les jours. J’écoutais Emmanuelle Béart et j’étais ému, à mon tour. C’est beau, une fille qui parle de son père en ces termes. À dire vrai, je n’ai jamais prêté beaucoup d’attention à Guy Béart et à son adorable fille. Cette fois, je me rattrapais. Ce matin-là, je savourais la voix douce et acidulée de la comédienne. Je l’écoutais parler de ses engagements et ceux de sa mère, l’ex-mannequin et actrice Geneviève Galéa qui a légué à sa fille ses yeux magnifiques. Trapenard a ensuite lancé une chanson de Guy Béart, «Les Grands Principes», aux paroles délicieusement vachardes et peu féministes qui, en ces époques de pensée unique et de bons sentiments généralisés, sonnaient comme le clapotis d’une pluie osée sur une terre aride et convenue. Emmanuelle confia à Augustin que Guy avait écrit cette chanson pour Geneviève, sa mère. (J’aime cette énumération de prénoms; c’est comme si je m’insinuais dans l’intimité de la famille Béart, presque sous la jupe de la craquante Emmanuelle.) La veille, alors que je revenais en voiture d’une soirée passée avec des amis, du côté de Longueau la nuit bleue faisait briller les rails des voies ferrées. Les lampadaires diffusaient une lumière jaunâtre comme un pastis de contrebande. France Culture ronronnait dans l’autoradio. Soudain, la voix du vieux Paul Léautaud me saute aux oreilles. Puis, celle, familière, presque juvénile, de Robert Mallet qui l’interviewe. Je suis en 2020; ils sont en 1950. Le temps qui nous sépare grésille comme des ondes aussi incertaines que des rives. Léautaud se met en colère toutes les trois minutes. Calme imperturbable de Robert Mallet qui, à quelques reprises, le piège dans sa propre biographie. L’intervieweur revient sur le rôle de Mme Léautaud, la mère absente. Il a raison; il a tout compris.

    La délicieuse Elsa Zylberstein.

    Robert Mallet que j’ai bien connu, comprenait tout. Pas seulement la poésie et la littérature. Il comprenait beaucoup les gens et la vie. J’aimais les entendre bavarder, lui et son bon copain Roger Vrigny. C’était à Abbeville, à Bray-lès-Mareuil. Ils me manquent.

    Jean Dujardin.

    Autre nuit; trois jours plus tôt. Suis allongé aux côtés de ma petite fiancée. Elle veut voir un film. Nous optons pour Un plus une (2015), de Claude Lelouch avec Jean Dujardin, Elsa Zylberstein et Christophe Lambert. Ça part léger; puis ça se corse. Et ça devient grave et romantique. Une exquise histoire d’amour qui nous charme. Tel un Aragon picard, je me mis à rêver que je me baignais dans l’océan des yeux d’Elsa (Zylberstein). La voix de Christophe Lambert, passée à la toile émeri de l’alcool et des anxiolytiques, fait mal à entendre; elle fait aussi tout son charme. Le film terminé, j’écoutais pousser ma barbe. Je ne savais pas encore que, dans les heures à venir, les voix d‘Emmanuelle Béart, de Robert Mallet et de cette vieille crapule de Léautaud, à leur tour, me feraient rêver. Il faudrait vivre à rebours du temps qui passe, existence paisible et sans surprise.

                                                              Dimanche 12 janvier 2020.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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