N’est-ce pas, Madame Maigret ?

    Les Papillons noirs en pleine action. Lou-Mary, au chant; Emmanuel Gyr, à la batterie; Vanfi à la guitare; et une épaule du bassiste Christophe sur la gauche. Photo : Philippe Lacoche.

    Dans cette société ultralibérale, broyeuse d’individus, exploiteuse de salariés, il est bon de compter, de répertorier les instants de plaisirs que l’on a sournoisement dérobés à la barbarie de l’existence. S’arrêter pour écouter la pluie tomber sur le toit de la véranda; observer une énorme araignée noire et velue, équipée d’aussi longues jambes que celles de Mireille Darc, se munir d’un morceau de Sopalin (Société du papier linge), attraper délicatement la bestiole et la libérer dans le jardin; parler aux objets et ne pas hésiter à les insulter lorsqu’ils vous résistent.

    «Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini.»

    Exemple: la brosse à dents qui tombe du gobelet sans qu’on le lui ait demandé mérite qu’on la traite de salope; la porte qui se referme mal, voire pas du tout, se verra, par nos soins, affublée du mot de connasse; le crayon de bois Niceday HB dont la pointe, subrepticement, se brise sous l’effet de l’énergie déployée à la rédaction d’un petit mot d’amour, mérite qu’on le qualifie de tête de nœud. Voilà quelques menus plaisirs volés à la sauvagerie de la vie qui, c’est inéluctable, finira mal. Alors, tant qu’à faire: profitons, profitons avec bienveillance (contrairement au capitalisme et à la haute finance), sans écraser autrui. Ainsi, à petit pas de gazelles, ou de matous aux pattes veloutées afin de ne point aplatir plus petit que soi, nous nous sommes rendus, ma petite fiancée et moi, au Race Rock Café, à Longueau, afin d’assister au concert des Papillons noirs. J’adore ce groupe qui fleure bon les années 1960 et 1970; je me délecte de son répertoire exquis tissé de reprises de tubes immémoriaux et très français. Et ce n’est pas le fait que mon ex-pacsée, ma grande Didiche de Lou-Mary, ait rejoint la formation comme chanteuse. Non. C’est vrai que ça joue un peu, tout de même. J’aime le son global des Papillons; le son de la guitare de Philippe Van Haelst, dit Vanfi, précis, limpide, si rock’n’roll. La basse ronde de Christophe; la frappe impeccable du batteur Emmanuel Gyr, dit Manu. L’horloge musicale des Papillons noirs tourne rond. Un vrai bonheur. On se laisse happer par leur évidente joie de jouer. De jouer ensemble. Autre plaisir récent que je me suis accordé: la lecture d’un roman de Georges Simenon. J’avais oublié chez moi Le Palais des Orties (éd. Gallimard), roman de Marie Nimier que j’étais en train de terminer afin de te combler, lectrice, à l’aide d’une mes turgescentes chroniques littéraires. Cela m’avait contrarié. Ma petite fiancée, jamais à cours d’idées, proposa que je m’adonne à la lecture d’un Simenon. J’optais pour Maigret s’amuse. M’allongeai sur le lit. Il pleuvait sur la rue de Boutillerie; il pleut toujours quand on s’apprête à lire Simenon. D’emblée, je fus kidnappé par l’histoire. Simenon est certainement le plus grand romancier français du XXe siècle. Modiano, non sans honnêteté, n’a cessé de reconnaître tout ce qu’il lui devait. Il n’y a pas plus simple, plus précis, que le style du plus français des prosateurs belges. Jamais, il ne fait littéraire; jamais, il ne fait poétique. Il est naturellement poétique. Et tellement français. Et tellement d’avant. Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini. C’était tellement mieux avant, n’est-ce pas, Madame Maigret?

    Dimanche 18 octobre 2020.

    Lou-Mary. Photo : Philippe Lacoche.
    “Maigret s’amuse”, de Simenon. Photo : Philippe Lacoche.
    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    2
    J'AIMEJ'AIME
    2
    J'ADOREJ'ADORE
    1
    WOUAHWOUAH
    1
    SUPER !SUPER !
    0
    HahaHaha
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Lancement du livre Les Dessous chics à Paris et à Amiens

    La présentation du recueil de chroniques du Courrier picard, Les Dessous chics (éd. La ...

    Alice Botté et sa brûlée n’ont pas vieilli

            «Ma Stratocaster, je l’appelle ma Brûlée car elle a cramé ...

    Les bonnes ondes de Frédéric Beigbeder

    Avec «L’homme qui pleure de rire», il signe un roman imparable à propos de ...

    Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

          J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel ...

    Ma vie en jaune près d’un brasero

           Depuis le début du mouvement, je soutiens les Gilets jaunes. Je ...

    Confiné au jardin : range ton bois

      «Regardez-moi ça, ce bordel! Incroyable! Ce que je peux être cossard!» Voilà ce ...