Non, on ne danse pas pour rien…

     

    De gauche à droite : Fiston Bidienfono, Francis Lassus et DeLaVallet Bidienfono. Photo : Philippe Lacoche.

    C’était le jour de mon anniversaire. Le midi, mon adorable petit Milou doux m’avait invité chez elle. Champagne Chanoine, blanc de noirs, pinot noir et pinot meunier, de Reims, très brut. Kedgeree, succulent plat anglo-indien à base de haddock fumé, d’œufs durs, de persil, de curry et de beurre. Un délice. Dehors, l’air était enduit d’une brume glaciale. Bientôt, une pluie noire claqua contre les vitres. Milou sortit deux couvertures suédoises fuchsia; nous nous installâmes sur le canapé, devant un DVD: Le Cercle littéraire de Guernesey, de Mike Novell, avec la jolie comédienne Lily James qui se fit connaître à la faveur de la série britannique Downton Abbey. Un film très émouvant qui évoque l’occupation de l’île de Guernesey par les troupes d’outre-Rhin; ces dernières avaient fait de l’endroit une base ultime avant – croyaient-ils, ces sacrés Teutons! – d’envahir l’Angleterre. C’était sans compter sur le courage exemplaire, l’abnégation et la dignité du peuple britannique et de Churchill. Histoire, amours et émotions: un bon moment cinématographique. Le soir, mon petit gnou m’invita à dîner au restaurant Le Quai, quai Bélu, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens. L’eau du fleuve Somme fumait telle une soupe aux pois cassés. Les pavés luisaient, humides et gras comme les panses des porcs berkshire. On se serait cru au cœur de Sous la lumière froide, l’un des meilleurs livres de Pierre Mac Orlan. Nous nous installâmes bien au chaud et devant des verres de tariquet. Alors que nous attaquions nos plats, je sentis les yeux de mon voisin de tablée se braquer sur moi.

    –Tu n’es pas Philippe Lacoche?

    Je contemplais l’homme. Et, tout de suite, je percutais comme le percuteur d’un Beretta 92 FS.

    –Francis Lassus!

    Francis Lassus, au restaurant Le Quai. Il vient de me reconnaître; nous nous souvenons de notre rencontre au Salon du livre de Deauville, en compagnie de Christian Laborde. Mon petit Gnou nous écoute attentivement… Photo : Philippe Lacoche.

    J’avais rencontré Francis, une dizaine d’années plus tôt, lors d’un concert qu’il donnait, en hommage à Claude Nougaro, en compagnie de mon ami l’écrivain Christian Laborde, au cours du Salon du livre de Deauville. J’étais avec mon Milou doux. Nous avions fortement sympathisé. Au Quai (des brumes), Francis me fit savoir qu’il se trouvait à Amiens depuis deux jours car il allait participer, en tant que musiciens (batterie, percussions, chœurs, guitare, etc.) au ballet Monstres, on ne danse pas pour rien, de DeLaVallet Bidienfono, à la Maison de la culture. Ancienne danseuse, mon petit gnou se mêla, non sans grâce et sur la pointe des mots, à notre conversation. Francis nous invita à nous rendre au spectacle. Ce que nous fîmes. Et là: le choc. Du lourd. Du très lourd. Du beau, du puissant. Du direct. Du singulier. Le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono (qui a fondé, il y a dix ans, à Brazzaville, la compagnie Baninga) nous a donné à voir et à entendre une œuvre déroutante d’une beauté brutale et poétique. Les textes de Rébecca Chaillon et Armel Malonga (qui se retrouve nue sur scène, à jouer de ses formes généreuses et à se rouler dans la farine lors de la confection d’un pain symbolique) débordent d’excès charnus et de sensualité baroque. Les huit danseurs (dont Fiston et Destin, du clan Bidiefono) s’en donnent à coeur-joie. Sur l’estrade en escalier, non loin de Francis, un autre batteur : Raphaël Otchakowski, à la sublime et étonnante voix de contre-alto. Parfois, la musique développait des accents du Magma, de Christian Vander, des années 1970. À mes côtés, mon petit gnou jubilait. Elle devait se dire, elle, l’ancienne danseuse que, comme le dit DeLaVallet Bidiefono, «on ne danse pas pour rien».

    Dimanche 3 février 2019.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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