Pour ne pas oublier Escaudain et Félicien Joly

    Un terril, près de Denain, vestige de la mémoire minière. Photo : Philippe Lacoche.

          En trois semaines, il nous a fallu, ma petite fiancée et moi, nous rendre deux fois à Escaudain, dans le Nord. Certains, fraîchement déconfinés et fans des cocotiers et des plages de sable fauve, se diront qu’il faut vraiment le vouloir. Il le fallait mais nous le voulions aussi, oui. Est-il indécent d’affirmer que je me sentais bien à Escaudain? Peut-être; singulier en tout cas. Pourtant, là-bas, et peut-être un peu plus qu’ailleurs, cette cochonnerie de capitalisme a fait du dégât. Commerces fermés, maisons à vendre, paupérisation, misère sociale. Exact. Et ces terrils, devenus verts, recouverts d’une douce végétation, que doivent-ils nous inspirer? Révolte ou délicate nostalgie d’un patrimoine bossu enfoui dans la nuit des temps. Dans la nuit noire des mines. Alors, pourquoi me sentais-je bien à Escaudain? Certes, ma famille paternelle vient du Nord. Cela doit jouer, en effet. Je crois à la mémoire génétique, à la transmission des émotions, des espoirs, des batailles, des amours, des passions. On est en droit de me contredire. Je ne sais pas; je ne sais rien. En me penchant au-dessus de l’épaule de l’un de mes meilleurs amis, Jean-Pierre Wikipédia, j’apprends que la ville a toujours été de gauche, SFIO d’abord, puis communiste non sans panache alors que certains chroniqueurs bobos et sociaux-démocrates de ma bien-aimée station France Inter se gaussent en affirmant, ricanant, que l’électorat populaire et communiste n’a plus d’yeux (Dieu?) que pour les marinades de gibier de potence de l’extrême droite.

    Une reproduction d’une photographie de Félicien Joly à la faveur d’une expositions qui lui était consacrée. Photo : La Voix du Nord.

    Toujours grâce à Jean-Pierre Wikipédia, j’apprends que c’est à Escaudain qu’est né, en 1919, Félicien Joly, jeune communiste résistant, mort fusillé par les hyènes nazies le 15 novembre 1941, à la Citadelle de Lille. Il avait 21 ans. Il était issu d’une famille ouvrière, obtint le brevet élémentaire, devint instituteur, rejoignit la Résistance, dirigea les Bataillons de la jeunesse communiste et procéda à de nombreux sabotages et déraillements, notamment au côté d’Eusebio Ferrari, courageux patriote, abattu d’une balle dans le dos par un gendarme français alors qu’il tentait de s’enfuir, cerné par la police à Anzin. Dans la dernière lettre adressée à ses proches, Félicien Joly écrivait: «(…) Je vais mourir pour que la France soit libre, forte et heureuse.» Qu’ajouter d’autre? C’est déchirant. Escaudain, ville ouvrière, détient dans ses recoins des dizaines d’histoires, d’actes héroïques, connus ou anonymes. Un peu comme Tergnier, ma ville. C’était la guerre, oui. Et la pandémie ne s’appelait pas Covid-19 mais nazisme. La comparaison n’est pas forcément nécessaire. En nous arrêtant à Cambrai, j’eus une pensée émue pour mon grand-père Alfred, citoyen de Catillon-sur-Sambre, qui, jeune homme, avant d’aller se prendre plusieurs éclats d’obus boches dans le crâne, devait aller boire des bières dans les estaminets de la capitale des Bêtises. Ce devait être en 1905. Connaissait-il déjà cette jolie jeune fille blonde, originaire de Bazuel, qui allait devenir ma grand-mère paternelle? C’est fort probable. Je comprenais alors pourquoi le Nord, Escaudain, Cambrai, Denain, etc., me parlaient à l’oreille et me racontaient des histoires. Je ne les comprenais pas toutes, mais je me sentais bien.

    Dimanche 14 juin 2020.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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