Rapide comme un coup de patte de félin

           Les nouvelles de Raymond Carver: de l’ultrabref, du brutal. Carrément génial!

    Raymond Carver avait été invité d’honneur d’un des Festival de la nouvelle, à Saint-Quentin, peu avant sa mort. Photo : Marion Ettlinger.
    Raymond Carver.

    Les critiques littéraires ont qualifié la prose de Raymond Carver de minimaliste. C’est un euphémisme. Né dans l’Oregon en 1938, décédé en 1988 à Washington, non sans avoir été l’invité d’honneur d’un des regrettés Festival de la nouvelle de Saint-Quentin (né du dynamisme de Marlène Deschamps, d’Yves Mennesson, enseignants, et de Martine Grelle, alors bibliothécaire) peu de temps avant sa mort. Carver écrit court, très court. Il écrit «à l’os» comme le souligne Télérama, non sans à-propos. Pas un milligramme de graisse.

    «L’alcool coule à flot et on y crame des tonnes de tabac.»

    Ernest Hemingway, Roger Vailland et Paul Morand, à côté, font figures de diaristes bavards. Seules trois ou quatre lignes lui suffisent à camper un personnage. Presque autant pour décrire son caractère. Trois ou quatre feuillets pour raconter l’histoire. C’est du brutal, comme dirait Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs. Mais qu’est-ce que c’est bien! Contrairement à Guy de Maupassant et Paul Morand, on est en droit d’avoir des problèmes avec les chutes de ses nouvelles. Elles sont floues, suggérées, évasives, voire inexistantes. Ce dernier terme doit être ici pris dans son sens premier: elles n’existent pas. Il n’est pas rare que Carver ne finisse pas. Il est fort probable que ce ne fût pas fait par paresse. Cette grande carcasse de Raymond aimait le travail bien fait. Non, il doit s’agir d’une volonté farouche de ne point abandonner le lecteur, de le laisser imaginer, deviser, terminer à sa place. Ce n’est pas désagréable; simplement étonnant. Il faut s’habituer. Comme c’est souvent le cas chez Carver, dans le présent recueil, Parlez-moi d’amour, publié une première fois en 1986 aux éditions Mazarine (édition révisée par Nathalie Zberro), l’alcool coule à flot et on y crame des tonnes de tabac. Parfois, on se fiche sur la gueule; on s’aime entre deux tournées. On s’engueule tellement qu’à la fin on ne sait plus quoi se dire. Les couples sont ceux de cette Amérique moyenne, presque minuscule, généralement silencieuse et bosseuse, pas plus bête qu’une autre. Celle dont les ascendants ont eu assez de balls pour venir nous filer un coup de main pendant la Grande guerre, et revenir pendant la deuxième avec un courage inouï, notamment sur les plages normandes. Raymond Carver observe ses contemporains avec l’oeil d’un entomologiste. C’est souvent triste, mélancolique, flippant, voire angoissant comme un tableau d’Edward Hopper. Exemples: «Rencontre entre deux avions» où un père raconte à son fils l’adultère dont il s’est rendu coupable. Ou encore «La troisième chose qui a tué mon père», sublime texte qui mêle Pearl Harbor, Simplet le pêcheur de perches noires et une tension générale hors du commun. Dans ce recueil: rien à jeter. Tout se savoure d’une traite. Le même plaisir que vous procure la face A d’un tube sur 45 tours. On ne s’en lasse pas. Mieux que bien: génial! PHILIPPE LACOCHE

    Parlez-moi d’amour, Raymond Carver; trad. de Gabrielle Rolin; éd. révisée par Nathalie Zberro; Points; 184 p.; 6,50 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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