IAM milite pour le rêve

    L’emblématique et indéboulonnable groupe de rap de Marseille se produira le lundi 27 novembre, au Zénith d’Amiens. Explication du chanteur Shurik’n.

    IAM fêtera les vingt ans du disque “L’Ecole du Micro d’Argent”.

    Pourriez-vous nous expliquer le titre de votre dernier album Rêvolution ?

    Le plus important dans ce titre, c’est l’accent circonflexe. Il est très important de le maintenir, comme pour nous il est important de maintenir une part de rêve dans la vie. Ce n’est pas une question d’âge ; pour nous c’est même devenu une nécessité. Une question de survie. On se rend tous compte que dans cette société il y a peu de temps et peu de place pour le rêve. Nous, nous sommes la preuve que parfois il faut rêver, il faut oser. Une fois qu’on a ces rêves, il faut s’y tenir. Il faut le chérir. C’est un bon moyen d’avancer ; c’est un bon carburant pour la vie ; une bonne motivation. Ca nous pousse à chaque fois, à aller chercher mieux. On ne parle pas bien sûr, de bien matériel ni de statut social. On parle du mieux dans le bien vivre, dans le bien vivre ensemble. Pour nous ça commence au niveau cellulaire ; comment on éduque nos enfants. On leur dit que notre société est plutôt terre à terre en ce moment. C’est pour cela qu’il est très important de maintenir le rêve afin que nos enfants ne soient pas plus moutons que nous l’avons été, nous. Pour que nos enfants puissent voir autre chose que ce que la société veut bien leur laisser voir en ce moment. On ne peut pas dire que c’est reluisant.

    C’est le moins qu’on puisse dire !

    Les valeurs que cette société prône en ce moment sont l’inverse de ce que nous nous avons envie de laisser. Pour cela, le rêve est un bon moyen de lutter contre ça. L’évolution est importante ; elle ne peut pas avoir lieu sans rêve. Selon nous, actuellement on manque cruellement de rêve. Il faut évoluer vers quelque chose de mieux. Contrairement à ce que nous dit la société, l’égocentrisme n’est pas une solution. L’égocentrisme, l’égoïsme, l’acquisition des biens, le paraître, etc.

    Tout ce que propose l’ultralibéralisme.

    Oui, bien sûr.

    L’évolution, ce n’est pas la révolution.

    Les grandes révolutions n’ont pas mené à grand-chose, avec le recul. Malheureusement. Constat déplorable. Quand on  regarde le Printemps arabe, la Tunisie à l’heure actuelle… Voilà… En 68, ce qui a augmenté c’est le nombre de policiers à chaque coin de rue.

    Revenons à votre album. Dix-neuf chansons, ce n’est pas rien. Le groupe existe depuis 30 ans. Votre inspiration est restée intacte malgré les ans. Comment expliquez-vous cela ?

    Il y a plusieurs raisons. On est dans une société que nous renvoie des choses, et qu’on se peut se permettre de juger. On a toujours pointé du doigt les choses qui nous dérangeaient.  On a tous des enfants ; on est encore plus inquiet de ce qu’on va leur laisser, leur léguer. On ne va pas dire que l’arme a changé de main (j’entends l’arme au sens du micro), mais tout de même, on le fait moins pour nous ; c’est plus pour nos enfants. Ou les générations à venir. Les jeunes qu’on croise en concert et qui, pour certains, n’étaient pas nés quand nos premiers morceaux sont sortis. Artistiquement, il y a chez nous toujours cette envie de la musique. Cette envie de faire de la bonne musique, d’avoir le bon mot, la bonne rime. Le placement différent, un peu comme un jazzman qui essaie de varier son placement à chaque morceau. On a l’amour de la langue. Notre langue est tellement riche que, même après trente ans, on  n’a pas fini de l’exploiter. On a toujours la même vision de comment faire la musique, comment la partager. Et sur le plan humain, on est une bande de potes, depuis trente ans. Certains sont les parrains des fils des autres. Ca resserre encore plus les liens familiaux.

    « On fait des albums quand on en a envie », disiez-vous. Cette envie est déclenchée par quoi et par qui ?

    L’envie vient à force de tourner ; on tourne beaucoup. La route et la scène sont très propices à la création. Aux idées. Ce sont des moments, où on se retrouve à 24 ensemble. On a beaucoup de possibilités de rebondir sur une idée. Sur la route, de nombreuses idées arrivent pour nourrir le prochain album. Des bribes d’écriture sont jetées, comme ça, dans le bus. Notre précédent album a été commencé en bonne partie lors d’une précédente tournée. Depuis plusieurs années, on est sur la route en permanence. On a décidé de ne plus perdre le contact avec la scène. Pour nous, c’est le vrai aboutissement de notre musique. Pas You Tube ou Deezer. La scène, c’est le partage. Et ça, ça génère énormément d’idées. C’est une source inépuisable. On discute avec des gens ; on a des idées d’écriture. Je peux vous citer un exemple. Quand on a joué en Allemagne ; on a fait un concert qui s’est très bien passé. Après, on a reçu des gens. Une jeune Française, une émigrée, elle nous disait qu’elle était bien là ; on lui demandait comment c’était la vie ici. Elle nous a dit : « Je préfère étrangère à l’étranger, qu’étrangère dans mon propre pays. » Et ça a donné le morceau « Etranger ».

    Vous avez un morceau qui s’appelle « Paix ». On est loin du gangster rap. Que pensez-vous de ce dernier courant musical ?

    Nous avons toujours été à l’opposé d’un certain gangster rap, ce depuis le début du groupe. En même temps, c’est un style de rap qui a toujours existé. Finalement, le gangster rap a évolué en même temps que nous. La différence, c’est qu’aux Etats-Unis, les deux courants peuvent cohabiter parfaitement. En France, les médias sont obligés de faire un choix. Le rap qui était le plus populaire à notre époque, est devenu underground maintenant. Le rap un peu plus écrit, un peu plus posé, est devenu underground. Maintenant, avec l’incroyable outil qu’est internet, on peut aller chercher les chansons et comparer.

    Dans votre chanson « Auréole », vous citez Jules Vallès. Et vous le citez quand il dit : « La mort n’est pas une excuse. » Pourquoi cette phrase ?

    On se souvenait d’un personnage qui n’avait pas fait que du bien dans sa vie et qui venait de décéder. Et on se disait que parce qu’il était mort, toutes les dettes étaient effacées. De là à dire que c’était un saint homme… Quand les gens meurent, on entend que des éloges à leur propos. Peut-être qu’ils étaient des pères aimants, mais ça les empêchaient pas de ne pas avoir fait que du bien. C’est pour ça que je commence la chanson : « Ne leur laissez pas dire que j’étais jeune grand, beau et fort… j’ai eu des torts… »

    Dans une interview à l’agence France Presse, vous disiez que vous ne vouliez pas tomber dans le jeunisme. Qu’est-ce que cela représente ?

    Pour nous, c’est quelque chose qu’on essaie de nous imposer. Nous, on a toujours fait le rap qu’on était. On a toujours parlé des sujets qui nous préoccupaient. Chaque album était une photographie, un instantané de l’humeur, de l’état d’esprit dans lequel on était. On ne pense pas dans le jeunisme parce qu’on ne veut pas céder aux médias qui tentent de nous pousser vers ça. On a conscience que certains sujets qu’on aborde vont passer au-dessus de la tête de jeunes de 15 ans. Mais ça, c’est juste la vie ; on a toujours écrit ce qu’on était. C’est très important ; c’est une question de sincérité. Le public nous le rend si bien car nous avons gardé nos convictions. Notre public n’a jamais dévié de nos principes, de notre vision de la musique.

    Comme en littérature, c’est finalement la sincérité qui paie. Bernard Lavilliers, par exemple, n’a pas changé depuis ses débuts. Le public lui en est reconnaissant.

    Exactement. Nous sommes dans la même démarche que Bernard Lavilliers. On reste fidèle à nos principes. Nos critères sont : une bonne production musicale et surtout de bons lyrics, de belles rimes. Une belle écriture et du vocabulaire. C’est avec ces critères-là que nous avons rencontré le hip hop.

    Le lundi 27 novembre au Zénith, à Amiens. Vous jouerez avec quelle formule ?

    Cette formule-là sera un peu particulière. Elle s’inscrit dans le cadre d’une tournée anniversaire de l’album. On retrouvera un ou deux morceaux du nouvel album ; mais ce sera un concert qui tournera autour d’une certaine période du Micro d’argent, mais que seulement de cet album-là. Il y aura des morceaux emblématiques. Ce sera un bon concert, un long concert. Je pense qu’on va bien s’amuser et ce sera pour beaucoup de gens, et même nous, la soirée « madeleine de Proust ».

    Si on vous dit que votre dernier album, Rêvolution, est lesté de chansons humanistes, est-ce que ça vous convient ?

    Oui, complètement. C’est bien que vous disiez ça, car c’est ce qu’on voulait à la base. On voulait faire un album assez dansant tout en continuant à parler de choses dérangeantes. Il y a quand même du positif et de l’espoir. Actuellement, notre monde manque cruellement d’amour et d’espoir. Il faut oser le dire ; ce n’est pas parce que nous sommes des rappeurs qu’il ne faut pas le dire.

    Le rap français est depuis ces débuts assez engagé. Comment expliquez-vous ce fait ?

    Je pense que c’est bien. A nos débuts, le rap avait un côté festif, dans les années 1980. Après ce rap festif né dans les caves, certains artistes y ont greffé des passages de leurs vies. Est alors venu un rap un peu plus engagé. Alors, nous nous sommes penchés sur cette musique. Nous, la percussion nous vient d’Afrique, des Etats-Unis ; en revanche, les lettres, ça vient de chez nous. Les lettres, l’écriture. Nous vivons dans un pays de lettrés. C’est ce qui a fait la différence.

      Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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