Jérémy Ferrari : la pugnacité d’un hypersensible engagé

           Jérémy Ferrari, doté d’un humour noir dévastateur, dénonce xénophobie, racisme, extrémisme religieux et fausse gauche. Méchant ? Non. Hypersensible ? C’est certain. En attendant, il remplit les salles, dégomme le Front national, remet la fausse gauche de Valls en place. Que demande le peuple ? Il sera en Picardie dès mercredi. Entretien.

    Vous êtes né à Charleville-Mézières ? Quel est votre poème ou recueil de poèmes de Rimbaud préféré ?

    Je ne sais pas si j’ai un poème ou un recueil de poèmes de Rimbaud préféré. En fait, je suis plus admiratif du parcours du poète. Mais, j’avoue que j’aime beaucoup « Le Bateau ivre » ; oui, l’un de ceux que je préfère. Pour être totalement honnête, je ne suis pas un grand fan de la poésie d’Arthur Rimbaud. Je suis plus fan de ses combats, de sa sensibilité, de sa vie, de sa vie rock’n’roll, très très rock’n’rolll. Ceci dit, il y a écrit des poèmes tout à fait remarquables, mais je ne suis pas un grand amateur de poésie en soit.  « Le bateau vivre » m’a le plus marqué. C’est un très joli poème.

    Vous avez été serveur, groom, coursier, vendeur de chemises, agent de sécurité, etc. Parmi tous ces métiers, quel est celui que vous avez préféré et pourquoi ?

    Je crois que c’était agent de sécurité car je me sentais le plus libre. J’étais dehors la plupart du temps avec deux ou trois collègues. Même si c’était un boulot difficile, je changeais d’endroit tout le temps ; j’ai fait de la surveillance pour les défilés bretons sur les champs Elysées, puis au stade de France. Je me sentais utile en faisant ça. Et c’était stimulant.

    Qu’est-ce qui vous a fait quitter cette profession ?

    Il ne s’agissait que de boulots alimentaires. J’ai toujours voulu faire de la scène

    D’où vous vient cette nécessité de faire rire ?

    J’ai toujours voulu faire de la scène depuis que je suis petit. J’avais beaucoup de mal à trouver ma place à l’école ; je ne me sentais pas très à l’aise avec les autres, pas très à l’aise dans ce monde-là. Un jour, un peu par hasard, je me suis inscrit à un cours de théâtre. Je me suis aperçu que j’avais une facilité pour cela. On a besoin de réussir quelque chose pour trouver une place dans la vie surtout quand on est adolescent. Comme à l’école j’étais nul et que j’étais nul au foot, d’un coup j’ai trouvé quelque chose dans laquelle je n’étais pas mauvais. Ensuite, je suis tombé sur un sketch de Pierre Palmade, « Le Scrabble ». J’ai été subjugué par sa performance; je me suis dit que je voulais faire ça. Je suis le fils de commerçants de quartier. Dans ce quartier, j’y ai vu des choses formidables, mais des gens écrasés par la vie. Il suffit de se mettre à l’entrée du commerce pour voir des choses étonnantes ; je me suis donc sensibilisé à tout ça. J’avais déjà une hypersensibilité à la base. J’ai vu des sacrés personnages. J’ai vu plein de trucs que j’ai trouvé injustes ; je me souviens d’un mec qui entrait dans le magasin, et qui s’était mis à croquer directement dans un pain de mie – qui avait encore son emballage –  tellement il avait faim. J’ai donc eu envie de dénoncer certaines choses, certaines mentalités.

    Vous êtes engagé à gauche ?

    Je n’ai pas de parti politique ; la seule fois où je suis allé voter c’était contre un parti extrême. Le meilleur moyen d’être dans la vérité, c’est de la chercher. Je me dis qu’il n’y a personne qui est dans le vrai perpétuellement. Peu importe le parti politique. J’ai trente ans ; je n’ai jamais vu réellement de différences entre la gauche et la droite. Je n’ai vu que des gens qui avaient envie de garder le pouvoir. J’ai trouvé ça trop décevant. Comme les votes blancs ne sont pas comptabilisés, je ne me déplace pas.

    Quand vous dites que vous ne vous êtes déplacé que pour voter contre un parti extrême, on peut supposer que ce parti est le FN ? Pas contre Besancenot, quand même ?

    (Rires.) J’ai voté contre le FN, bien sûr.

    Quand vous regardez vos prestations sur You Tube, vous trouvez-vous toujours amusant ? Etes-vous critique par rapport à vous-même ?

    C’est assez désagréable pour moi de me regarder. Certains de mes sketches me font rire, c’est vrai. Quand on écrit des sketches, c’est qu’ils vous font rire… Mais les trois quarts du temps, je me concentre sur les défauts. Quand j’ai écrit le second spectacle, j’ai voulu écrire quelque chose de mieux que le premier ; il est donc nécessaire de se regarder. Les sketches en duo, je parviens à les regarder et à en rire. Mais les sketches en solo sont pour moi plus difficiles à regarder. Mais c’est obligatoire de se regarder pour s’améliorer.

    Comment avez-vous ressenti la discussion vive et franche que vous avez eue avec Manuel Valls ? Avez-vous eu l’impression d’avoir gagné aux points ou de l’avoir mis KO ?

    C’est un peu compliqué ; je n’ai pas eu l’impression de victoire mais j’ai eu l’impression que c’était décevant ; ce que je pensais a été confirmé. Si on compte ça en termes de points, l’histoire n’est pas très compliquée. Je lui ai rappelé l’histoire des kamikazes…  Il m’a confirmé que Bongo était à priori un dictateur africain ; puis il m’a parlé du Mali… Sur l’ensemble des sujets abordés, je n’ai pas eu la sensation de me faire moucher ; il a confirmé mes craintes. Malheureusement, j’ai eu raison dans mes raisonnements. Sur la forme, j’ai été un peu maladroit ; je ne me suis pas trouvé parfait mais j’ai parlé avec le cœur.

    Quand on compare votre intervention auprès de Manuel Valls à celle de Balavoine auprès de François Mitterrand, qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça vous a agacé ?

    L’interview de Balavoine, je l’avais un peu oubliée. Je suis allé la voir sur internet. On voit que Balavoine est en colère, et moi, aussi, je suis en colère contre ce gouvernement. On a trop mis les hommes politiques sur un piédestal ; ils constituent une élite, une aristocratie un peu loin de nous et quand on interpelle un ministre, les gens trouvent ça incroyable. Un premier ministre, on peut l’interpeller. Vraiment, vraiment mais vraiment, ils prennent les gens pour des cons ! Quand Manuel Vals arrive sur un plateau télé avec le livre contenant ses meilleurs discours, alors que 130 personnes se sont fait massacrer… Quand on remet la Légion d’honneur à un prince d’Arabie Saoudite, je trouve ça scandaleux. Je suis de plus en plus en colère contre ce gouvernement. Il y a une distance énorme entre le peuple et lui. Le peuple s’y reconnaît de moins en moins. J’étais aussi très en colère contre Sarkozy. Ca fait deux fois en peu de temps qu’on se retrouve avec des gouvernants qui se moquent du monde…

    Votre précédent spectacle évoquait les religions. Pourquoi ?

    Une minorité de gens et des groupuscules de toutes les religions veulent imposer leurs croyances ; ces gens ont fait beaucoup de mal ; elles ont créé les communautarismes. Je voulais dédramatiser, montrer aux gens qu’il existait des absurdités dans toutes les religions ; l’important en matière de foi, c’est d’appliquer le respect de l’autre… Il est primordial d’accepter la religion ou la non religion des autres. Dans ce spectacle, c’est ce que j’ai essayé de montrer : la nécessité de prendre du recul. Et ne pas oublier qu’on peut avoir tort. Il ne faut pas être dos à un mur quand on veut réfléchir.

    Allez-vous manifester cet après-midi (N.D.L.R. : cet entretien s’est déroulé le 9 mars) ?

    Non, car je ne serai pas disponible. Sinon, je ne suis pas sûr que j’y sois allé car je suis un peu agoraphobe ; je ne me sens pas à l’aise au milieu de la foule. Je partage le point de vue de Desproges qui disait qu’il n’allait jamais manifester  même s’il se fût agi de défendre ses propres enfants; mais je reconnais que la manifestation est quelque chose de positif ; c’est un droit. Mais je ne me sens pas très l’aise dès que tout le monde fait la même chose. C’est parce que j’ai l’esprit de contradiction…

    Cette loi El Khomry, qui bousille les acquis sociaux, émane de la part d’un gouvernement qui se dit de gauche. V

    Jérémy Ferrari.
    Jérémy Ferrari.

    ous ne trouvez pas ça incroyable ?

    Je ne trouve pas ça incroyable ni étonnant. On continue sur la lancée de ce gouvernement qui n’a aucune sensibilité pour les gens ; il n’écoute pas le peuple. Au moment où le peuple a le plus de difficultés, le gouvernement durcit encore les choses. Il  est en train d’en remettre une couche. Le lundi, les gouvernants durcissent les conditions de travail ; le mardi, ils donnent la légion d’honneur à l’Arabie Saoudite…

    Propos recueillis par

                                                                    PHILIPPE LACOCHE

     

    En Picardie

    Jérémy Ferrari donnera son spectacle Vends 2 pièces à Beyrouth, à Saint-Quentin (02), au Splendid, le mercredi 16 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. A Abbeville, Théâtre, le vendredi 18 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet. A Amiens, à l’auditorium MégaCité, le samedi 19 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet.

    Et dans un an, à Margny-lès-Compiègne, au Tigre, le jeudi 16 mars 2017, à 20h30. Placement libre assis : 41 €.

    Rens. 03 22 47 29 00.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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