Tailler un costard à Cardin

     

    Pas par sadisme, non. Cyril Montana en a seulement marre que Cardin s’approprie le village de son enfance. Avec son pote Thomas Bornot, il en a fait un film. Ils le présenteront ce soir au ciné Saint-Leu, à Amiens.

    De gauche à droite : Cyril Montana, son fils, Grégroire Montana, et Thomas Bornot.

     Cyril contre Goliath:

    un film de Thomas Bornot et Cyril Montana; avec Cyril Montana et Grégoire Montana.1h26.

    Bornot et Montana présenteront leur film, le jeudi 24 septembre, à 20h30, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

    L’histoire? Lacoste, village médiéval et emblématique du Luberon fait de l’œil à un collectionneur et pas n’importe lequel. En 20 ans, le couturier milliardaire Pierre Cardin a rénové le château du marquis de Sade qui le surplombe puis acheté près de 40 maisons au sein du village, pour les laisser vides… Cyril Montana, écrivain parisien et enfant du village, révolté par cette situation décide de s’engager dans une aventure militante pour tenter de faire changer les choses.

    Interview

     

    Comment est né ce film? Quand? Dans quelles conditions? Quel fut le déclencheur?

    Cyril Montana: Il est né à un moment où je vivais une passe difficile en 2013 avec un divorce, un dépôt de bilan de ma boîte de communication et un contrôle fiscal. J’étais très mal et je suis parti me ressourcer dans le village de mon enfance dans le Lubéron: Lacoste, un magnifique village médiéval de 400 âmes perché à flanc de colline. Et c’est là que j’ai réalisé que mon refuge, que je pensais éternel, était sérieusement attaqué par Pierre Cardin. En effet, celui-ci a fait l’acquisition du château du Marquis de Sade qui surplombe le village dans les années 2000, mais aussi dans la foulée de 47 maisons, d’une dizaine de boutiques et de 50 hectares de terre, pour ne rien en faire. C’est-à-dire que les maisons et les boutiques sont vides. Ne sachant pas quoi faire, mais ne pouvant pas rester les bras croisés, j’ai écouté les conseils de mon ami Gabriel Sobin, sculpteur lacostois, qui m’a dit de trouver un journaliste qui veuille bien en parler pour faire la lumière sur cette situation inique. Et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Thomas Bornot, qui est réalisateur de documentaires, et qui a accepté de me suivre dans cette aventure de cinq ans. Nous n’avons rien lâché, et il est devenu plus qu’un l’ami: un frère.

    «Je ne savais pas qu’en France on pouvait se payer un village.» Cyril Montana

    Comment s’est déroulée sa réalisation? Avec qui? Avec quels moyens de réalisation et de production?

    Thomas Bornot: Au grand dam de Cyril, j’ai mis beaucoup de temps à sortir les caméras (plus d’un an). L’idée c’était de rencontrer un maximum d’habitants de Lacoste et de comprendre cette histoire d’un point de vue plus intime, presque de l’intérieur. Ce n’est qu’après avoir vraiment sympathisé avec l’ensemble du village et après avoir analysé l’histoire de Cyril et son besoin d’engagement que le film s’est, petit à petit, dessiné. Comme nous avions des moyens limités (30 000 euros environ que nous avons obtenus grâce à une levée de fond via un site de crowdfunding), j’ai demandé à tous mes potes qui travaillent dans l’audiovisuel de nous filer un coup de main ou du matériel de tournage. Au final, c’est un film que nous avons fait à quatre au tournage avec l’aide d’Arthur Frainet et de Benjamin Géminel. Sur quelques scènes, dont la scène finale, des potes de Lacoste et de Reillanne nous ont filé un gros coup de main (drone, décoration et figuration). En fait, c’était un peu comme faire un court-métrage mais de 1h30. Le plus compliqué et le plus coûteux dans un film, c’est la postproduction (mixage, étalonnage) et la production de finalisation du film avec l’achat d’archives, de musiques et la recherche d’un distributeur. Et c’est là que Yannick Kergoat est arrivé. Ce grand monsieur du cinéma (réalisateur de Les nouveaux chiens de garde et monteur pour Costa Gavras Kassovitz ou Bouchareb) a adoré le film et nous a proposé de nous aider à le finaliser tant techniquement que financièrement. C’est grâce à lui que nous avons réussi à le sortir et que nous avons rencontré Jane Roger de JHR films qui a accepté de le distribuer. Au final c’est un vrai film de potes!

    Connaissiez-vous Pierre Cardin avant de mettre en place le projet de film? Quelle image en aviez-vous et quelle image en avez-vous maintenant?

    C.M.: Je ne le connaissais pas plus que ça. Ce que je sais, c’est que lorsqu’il a commencé par acheter le château du marquis de Sade dans les années 2000, ma grand-mère, Mamie Arlette, qui habitait Lacoste, ne voyait pas du tout d’un bon œil sa manière de considérer les villageois. De mon côté à l’époque, j’étais loin des préoccupations du village, et j’étais plutôt à défendre son arrivée, en pensant qu’il allait apporter du dynamisme et créer des emplois, tout comme il le déclarait alors dans la presse. Il avait, en effet promis de créer dix emplois pérennes, une cinquantaine de saisonniers avec des hôtels, restaurants, etc. Mais il n’a rien fait de tout cela. L’image que j’en ai se reflète dans le film. En gros, je ne savais pas qu’en France on pouvait se payer un village.

    Votre film ressemble à une manière de road-movie. Il fait aussi penser à «Merci Patron», de François Ruffin? Vous sentez-vous proches de cette démarche?

    T.B.: Au départ Cyril ne voulait apparaître dans le film. Il voulait juste parler du village et de la prédation de Pierre Cardin sur celui-ci. Mais j’avais cette envie de mettre Cyril à l’image, déjà parce qu’il est vraiment charismatique et qu’il était, il faut bien l’avouer, hypernul en engagement. Mais sa ténacité et son absence d’orgueil mal placée, en faisaient un vrai personnage de film. On en a beaucoup discuté ensemble et Cyril a finalement accepté de devenir le personnage principal du film. Contrairement à Ruffin qui est un pro de l’engagement, avec Cyril on a un électron libre capable de décider de faire une marche pacifiste entre Paris à Lacoste, un soir, sur un coup de tête. Donc la démarche est vraiment différente. Ce qui est génial, et ce que les spectateurs nous rapportent, c’est leur envie d’engagement qui suit la projection du film.

    Depuis combien de temps le film est-il diffusé? Dans quelles salles passe-t-il? Par quel circuit de distribution?

    T.B.: Le film devait initialement sortir le 22 avril au cinéma. Avec la crise sanitaire et les grosses angoisses quant à l’avenir des salles, nous avons proposé le film sur une plateforme de cinéma virtuel, la 25e Heure qui proposait de venir en aide aux cinémas indépendants. Finalement, après l’annonce de réouverture des salles, nous avons décidé, avec notre distributrice, de la date du 9 septembre. Nous ne sommes pas dans beaucoup de salles à l’heure actuelle mais nous faisons avec Cyril un petit tour de France pour aller rencontrer notre public lors de projections débats. C’est l’occasion de longues discussions passionnées qui se finissent souvent devant la salle ou au café du coin. C’est extraordinaire de montrer notre film et de pouvoir en parler juste après. Avec Cyril, on adore ça.

    À l’origine, Cyril Montana, vous êtes écrivain. Comment êtes-vous devenu cinéaste?

    C.M.: Je ne suis pas cinéaste; je me suis associé au réalisateur Thomas Bornot pour qu’il m’aide à produire un récit que j’avais fondamentalement besoin de partager. J’ai donc coécrit et coproduit ce film mais je ne l’ai pas réalisé; c’est un métier; ça ne s’invente pas. Cela dit, grâce à lui, j’ai beaucoup appris à ce sujet, et je l’en remercie.

    Avez-vous de nouveaux projets littéraires et quoi?

    C.M.: Oui; je suis en train de terminer et de peaufiner mon cinquième roman. N’ayant pas pu m’y consacrer entièrement avec le film, cela a mis du temps, et j’ai hâte de trouver un éditeur.

    Et d’autres projets cinématographiques?

    T.B.: Il y en a toujours qui traînent dans ma tête et auxquels j’aimerais bien m’atteler. Après, l’expérience que nous avons vécue avec Cyril, et le plaisir que nous avons eu de travailler ensemble, donne envie de continuer ensemble. Nous y réfléchissons activement pendant cette tournée.

    Pierre Cardin a-t-il vu votre film?

    1. B.: Nous, on ne l’a pas vu dans les salles où il passe mais c’est possible que des gens travaillent pour lui l’aient vu. Une seule chose pourrait nous le faire croire, c’est que depuis un mois, de nouveaux commerces et galeries s’ouvrent dans le village. Cardin a, par exemple, rouvert la boulangerie, une épicerie, un musée (qu’il a refermé depuis) et une galerie donné à un artiste local. Est-ce fait pour contredire la critique que nous faisons dans le film ou un vrai désir d’ouverture? L’avenir nous le dira. Ce qu’il faut aussi souligner, c’est que sort cette semaine Pierre Cardin, un documentaire qui retrace sa vie de couturier. Hasard de calendrier?
    2. M.: Pour être clair, certes il a ouvert un café il y a un an et prêté une galerie à un sculpteur du coin pour six mois. Mais pour le reste, nous n’avons aucune certitude sur cette épicerie qu’il a ouverte il y a un mois. Car il a déjà fait le coup d’en ouvrir une il y a deux ans, pour la refermer peu de temps après. En gros, il ne faut pas oublier qu’il reste 47 maisons qui sont toujours bel et bien vides et pas mal de commerces également. Donc, c’est super qu’il y ait un café mais je me méfie du greenwashing. C’est un premier pas, mais pas plus pour l’instant… Propos recueillis par

    PHILIPPE LACOCHE

    Cyril Montana est aussi et surtout écrivain. Il présente ici l’un de ses ouvrages paru il y a quelques années.
    Cyril Montana, écrivain. Mars 2005.
    Cyril Montana, écrivain. Cyril Montana. Mars 2005.
    Soir de bringue, entre Hussards, à Paris. De gauche à droite : Cyril Montana, Nicolas Rey et Patrick Besson, écrivains. Paris. Février 2012. Photo : Philippe Lacoche.
    Cyril Montana (à gauche) et votre serviteur, d’abord photographiés, au sortir d’un restaurant de Saint-Leu par le regretté et si talentueux Jean-François Danquin qui, quelques mois plus tard, les immortalisa à la faveur de cette toile.
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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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