Thomas l’au(to)dacieux aime le barbecue

     

    Thomas Morales, bretteur devant l’Éternel, sort un «Éloge de la voiture» et défend la «Noblesse du barbecue».

    Le journaliste et écrivain Thomas Morales n’est pas seulement l’un des meilleurs stylistes actuels; il n’a aussi peur de rien. Hussard dans l’âme, il n’hésite pas à embrocher de sa plume-sabre, fine et redoutable, la bien pensance actuelle, mollassonne et sournoise comme une réformette d’Emmanuel Macron. Alors que tout le monde tape sur la voiture, recommande de marcher à pied ou d’enfourcher sa bicyclette, lui publie, au Rocher, un Éloge de la voiture, sous-titré Défense d’une espèce en voie de disparition. Et c’est carrément succulent de précision, d’insolence et de drôlerie. On se croirait chez Nimier quand il vole, au sortir de la deuxième guerre, au secours du pacifiste Giono, ou chez Aymé quand il prend la défense du méchant homme – mais génie – Louis-Ferdinand Céline. Morales n’aime pas tirer sur les ambulances, et encore moins hurler avec les loups. Il refuse les diktats; on en en droit de ne pas lui donner tort. Il excelle quand il loue la beauté de la CX, les charmes charnus de la mignonne et boulotte 4 CV. À la faveur de sa délicieuse «Lettre à une Andalouse» (N.D.L.R.: Anne Hidalgo), on apprend au passage que son grand-père espagnol était le cousin du poète Garcia Lorca. Lorsqu’on lui demande comment lui est venue l’idée d’écrire ce livre, il répond: «Une envie de résister à l’autophobie ambiante et surtout de redonner à l’objet automobile toute sa mythologie, sa féérie même. Les voitures ne sont pas des produits industriels sans affect et sans histoire(s). Elles me touchent personnellement. Elles sont au croisement de la technologie et de la nostalgie, à leur manière, elles ont façonné une partie de mon identité. Les grands écrivains, les cinéastes de la Nouvelle Vague, les architectes de renom, tous ont puisé dans l’automobile les ferments de la création au cours du XXe siècle. L’automobile était jadis inspirante et enivrante. Aujourd’hui, trop souvent, nos élites oublient cet héritage glorieux et snobent l’automobile par manque de culture. Il y avait dans ce moyen de locomotion si décrié actuellement de l’intelligence, de l’émancipation, du dépassement de soi et du rêve. Oui, du merveilleux, j’ose l’affirmer! Ce livre est une déclaration d’amour aux automobiles de caractère, à la liberté de mouvement, une sorte de balade buissonnière à travers des œuvres artistiques majeures. Je me livre beaucoup dans cet essai en évoquant mon histoire familiale, mes grands-parents marchands de vin dans le Berry, par exemple, le passé sportif de mon père et des souvenirs de cinéma. Et puis j’avais l’ambition d’écrire sur l’automobile pour susciter la curiosité du grand public, pour me dévoiler un peu et surtout pour démontrer que cet objet roulant a toutes les caractéristiques d’un personnage littéraire. Réconcilier la littérature et les voitures, j’espère y être parvenu.»

    «Un mépris pour ce qui est populaire»

    Il excelle tout autant dans l’E-Book Noblesse du barbecue qu’il publie dans la collection Duetto des éditions Nouvelles Lectures, fondées par l’inspiré Dominique Guiou. Une fois encore, il donne un coup de pied dans la fourmilière. Le ton est incisif. Provocateur? «La littérature doit piquer les yeux», dit-il. «Si elle ne réveille pas, si elle ne secoue pas le lecteur, autant écrire un manuel technique. L’assemblage si mystérieux des mots doit donner une impulsion magique. Je m’efforce de travailler le style, d’offrir un ton, un rythme, des percussions qui réjouissent mon public. Le politiquement correct a tellement envahi l’espace public que la moindre dissonance passe aujourd’hui pour une provocation. Je dois l’idée de Noblesse du barbecue à mon éditeur, Dominique Guiou, son énergie pétillante est communicative. En France, il y a un mépris pour tout ce qui est populaire. On raille le populo et on se pâme devant des œuvres nébuleuses. Je persiste à croire que dans la miss camping, le barbecue, dans tous ces moments aussi simples de l’existence se niche une part de notre humanité la plus douce, la plus éclatante et la plus partageuse. Les plaisirs du quotidien sont un terrain d’expression peu utilisé par les écrivains par peur du ridicule. On peut parler intelligemment, avec une sensibilité à fleur de peau, avec un regard historique du bob, par exemple, enfin c’est ce que j’essaie de faire dans cet essai iconoclaste.».

    « Les capricieuses, les vamps, les féroces, les inoubliables »

    Thomas Morales a répondu à nos questions.

    Les voitures d’aujourd’hui, bourrées d’électroniques, aux mines de robots roulants, ne sont guère sexy. Qu’en pensez-vous ?

    On peut, en effet, regretter la production automobile moderne. Elle est plus sûre, plus connectée, mais tellement moins enthousiasmante. Elle ne génère plus d’imaginaires aussi forts. Standardisation et fadeurs semblent dicter son chemin. Où sont les aspérités ? Je n’aime pas les automobiles irréprochables ; je préfère les capricieuses, les vamps, les féroces, les inoubliables. Quand on observait un modèle des années 1950 ou 1960, il affichait d’emblée la couleur ; il exprimait son caractère. Nous avons perdu cette diversité esthétique.

    Il y a aussi de très beaux trains et de très beaux autobus, modes de transports en commun, donc moins individualistes. Les aimez-vous?

    J’aime tout ce qui est fuselé et aérodynamique. Tout ce qui rappelle le génie de l’homme. La main de l’artiste dans l’expression stylistique la plus pure et l’innovation de l’ingénieur dans la construction technique la plus recherchée, voilà les deux clés de la réussite. Les lignes “Streamline” des années 1930 m’enchantent et me ravissent. Souvenez-vous de ces incroyables locomotives à gueules de monstres mythologiques traversant l’Amérique ? Elles semblaient sortir d’un roman d’anticipation. Elles étaient à la fois belles et performantes avec l’exigence de toujours repousser les limites de la vitesse. Les bus Greyhound des années 1950-1980 me font aussi voyager, on est chez Kerouac juste en les regardant.

    Vous parlez très bien des voitures anciennes, en particuliers des vieilles voitures les françaises des Trente glorieuses. Au fond, ce sont celles-ci qui font fondre votre coeur.

    Il y avait une émulation incroyable durant ces années d’après-guerre. Chaque constructeur tentait d’exprimer sa vision. De l’ingénieur en chef à l’ouvrier, le plaisir de créer quelque chose de plus beau, de plus rapide, de plus inventif, animait les hommes. On peut déplorer que la mondialisation ait standardisé l’automobile au forceps. Aujourd’hui, en dehors des SUV, point de salut ! Quelle tristesse ! Et si l’on regarde vingt ans en arrière, c’était l’hégémonie du monospace. Redonnez-moi des Fregate, des Pagode, des Aurelia, des Type H !

    Quelle est, selon vous, la plus charmante des vieilles voitures françaises de Trente glorieuses?

    J’ai un faible pour la Peugeot 404 ; elle incarne l’élégance à la française des années 1960 avec cette touche d’italianité piquante. On doit son dessin au carrossier Pininfarina. Cette berline a une classe folle ; plus classique que la visionnaire Citroën DS, plus bourgeoise que la Renault 16, elle marque vraiment son époque par cette ligne aux arêtes pointues et au charme presque indéfinissable. Elle a l’érotisme chaste comme disait Prévert pour parler d’Arletty. Et puis le cinéphile que je suis, ne peut pas oublier le charisme de Lino Ventura à son volant dans les Tontons Flingueurs ou la fougue de Belmondo dans Pierrot le fou. Cette 404 illustre une parenthèse enchantée où les hommes avaient une certaine allure et une noblesse d’âme.  Cette 404 a une dimension œcuménique, tout au long de son existence ; elle a motorisé différentes couches de la population, du médecin de campagne, aux familles d’Afrique du Nord en passant par les artisans dans sa version pick-up. C’est un paysage fantasmé de la France d’avant.

     Faire l’acquisition d’une voiture vintage française ou étrangère, revient-il très cher? Faut-il s’y connaître en mécanique? Est-ce que ça consomme beaucoup? Et comment cela se passe-t-il aux contrôles techniques?

    Pour un budget serré, on peut s’offrir une voiture de collection d’une trentaine d’années qui bénéficie d’un espacement du contrôle technique ou encore de tarifs d’assurances à prix raisonnables. Prenez une robuste 4L des années 60, une R5 des années 70 et pourquoi pas une R14, la fameuse poire ! Certaines grosses américaines ne sont guère plus chères ; il faut bien évidemment compter sur des notes d’essence plus corsées. Il existe un éventail de modèles incroyables. Et puis les clubs de collectionneurs sont les gardiens de cette passion. Ils font beaucoup pour la préservation du patrimoine roulant. Ils sont de très bons conseils. Avant d’acheter, contactez-les !

    Votre délicieux e.book  Noblesse du barbecue est provocateur. C’est voulu? Vous écrivez, pagre 7, “Le barbecue est un rempart aux haines rances et aux rancoeurs communautaires. Un casque bleu des banlieues.” Ca, c’est une sacrée formule! Comment cela vous vient-il?

    J’ai toujours donné du mouvement à mes phrases. C’est la base de mon travail. Leur insuffler une ironie mordante et aussi conserver le plaisir gourmand du mot. Les écrivains du Nouveau Roman voulaient tuer le mot, faire de l’insipidité une forme de narration. C’était une erreur, ils sont illisibles. Au contraire, je crois qu’il faut faire chanter les phrases, leur extraire un parfum d’audace, d’authenticité et aussi ne pas se priver d’humour.

    A quels écrivains avez-vous pensé en écrivant ce savoureux essai?

    Je pense souvent aux Hussards, ces écrivains d’après-guerre désengagés dont la plume pénètre mon âme. Dans mon panthéon littéraire, j’aime les stylistes à la manière de Blondin, une qualité de phrase aux ramifications extraordinaires, dont on ne cesse de découvrir des trésors enfouis, et puis aussi l’esprit d’un René Fallet ou d’un Alphonse Boudard ne me quitte jamais. Ces deux aspects, recherche du mot juste et gaudriole, dérives verbales et vagabondages littéraires, je m’inspire de ce mouvement à bascule qui n’est pas si contradictoire. Un point commun : l’esprit de sérieux m’ennuie ! Je milite contre les donneurs de leçons et les adjudants-instructeurs.

    Vous allez sortir, sous peu, un recueil de chroniques? Quand? Issues de quels journaux? Quel éditeur?

    Début novembre, je reviens dans les librairies avec un recueil de chroniques qui s’intitule Tais-toi quand tu écris. C’est le troisième volet de ma trilogie démarrée par Adios et poursuivie par Un patachon dans la mondialisation, toujours aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. J’ai sélectionné une centaine d’articles provenant de mes différentes collaborations (Causeur, Valeurs Actuelles, etc.). Ce nouvel opus s’intéresse particulièrement à l’acte d’écriture. Que vaut l’écrit aujourd’hui dans notre société ? Pourquoi avons-nous admis sa quasi-gratuité ? Et puis, vous connaissez ma nostalgie éternelle, je reviens donc avec des portraits d’écrivains réprouvés, de cinéastes oubliés et de tous ces minuscules bonheurs vintage qui font le sel de l’existence.

     

    Propos recueillis par

    PHILIPPE LACOCHE

    Éloge de la voiture, Défense d’une espèce en voie de disparition, Thomas Morales; Le Rocher; 228 p.; 18,90 €. Noblesse du barbecue, Thomas Morales; E-Book; éd. Nouvelles lectures, coll. Duetto; 36 p.

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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