Un homme simple et bon

                   C’était un homme simple et bon, un cheminot à l’ancienne. Son père, lui aussi, était cheminot ; il avait combattu dans la Somme pendant la Grande Guerre. Il en était revenu avec quelques éclats d’obus fichés sur le haut du crâne, un dégoût de la guerre et un petit quart en fer blanc qui lui servait à se raser dans les tranchées.

    Alfred Lacoche me montrait, il y a peu, le quart de mon grand-père, Poilu de la Somme, qu’il me destinait. Un jour, je le transmettrai à mon fils.
    Mon père adorait faire son jardin; quand ses forces l’abandonnèrent, il renonça à sa passion.

    Ce quart, à son décès, en 1969, le vieux cheminot ancien de 14-18, le transmit à son fils, l’homme simple et bon, qui, longtemps trempa son blaireau dedans pour se raser.

    Le fils, l’homme simple et bon, connut, à son tour la guerre. La Seconde cette fois. Il connut la débâcle, l’évacuation dans le Sud-Ouest du côté de Taussat-les-Bains où résidait un oncle du mari de sa grande sœur. Il connut les bombes qui pleuvaient sur Tergnier. Un jour de bombardement, il se planqua dans un trou. Soudain, il eut comme un pressentiment : il sentit qu’il fallait déguerpir. Il courut de cacher dans un autre trou situé à quelques dizaines de mètres. Dans le premier trou qu’il venait de quitter, une bombe tomba. Son heure n’était pas arrivée.

    Son brevet supérieur en poche (obtenu au lycée de Chauny), il commença sa carrière professionnelle comme instituteur, à Pleine-Selve, près de Ribemont. Une classe unique. Il prétendait qu’il n’avait pas la vocation. Alors, il se fit embaucher à la SNCF, comme son père, l’ancien Poilu de la Somme.

    Dans « la Grande maison » – comme bon nombre de cheminots surnommaient la SNCF – il effectua toute sa carrière. Il aimait profondément la Société nationale des chemins de fer, et n’appréciait pas trop qu’on la critiquât. Dans l’un de mes premiers romans, j’évoquais les banquettes tachées de graisse d’un autorail. Ce détail ne lui avait pas plu. Ca m’avait fait rire. Il l’aimait, oui, son métier. Au début des années 1970, alors que je revenais d’un voyage en Espagne, il me demanda si les trains de la Renfe (Réseau national des chemins de fer espagnols) étaient à l’heure. Je lui répondis qu’ils l’étaient beaucoup moins que ceux de la SNCF. Il me regarda gentiment comme si je lui avais fait un cadeau.

    Il aimait les trains, mais pas les voyages. Ce fûmes nous, ma grande sœur Annie, mon petit frère Renaud (grand voyageur !) et moi qui profitâmes des fameux permis roses, billets de train gratuits généreusement octroyés aux agents de « la Grande maison ».

    En vacances, il ne nous y emmenait pas. Je me souviens seulement d’un voyage à la mer, au Portel, près de Boulogne, et de deux autres – l’un à Samoëns, dans les Alpes, et un autre à Antibes – pour y visiter mon frère Renaud en colonie de vacances SNCF, bien sûr ! Point barre. Nos vacances, nous les passions au château de Sept-Saulx, dans la Marne, où mon grand-père maternel était jardinier.

    Des vacances lointaines, au soleil ou sous les cocotiers, ne nous manquaient pas. Mon frère et moi, nous allions à la pêche dans les pattes d’oie de l’écluse de Fargniers. Cela nous suffisait. Mon père, lui aussi, aimait la pêche que, plus jeune, il avait pratiquée, comme il avait pratiqué le football à l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT). Ce sport, je le pratiquai aussi à l’ESCT. Et quand il fallut que je choisisse un poste sur le terrain, j’optais pour celui d’arrière-droit. Comme lui, arrière-droit quand, jeune homme, il jouait au foot avec ses copains Tarzan, Petiau et quelques autres.

    Il adorait aussi faire son jardin, comme son père, l’ancien Poilu de la Somme. Tout est question de transmission. (« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », répétait-il souvent, citant Lavoisier.)

    Oui, c’était un homme simple et bon qui habitait dans notre bonne ville de Tergnier, simple, cheminote et ouvrière, une petite ville de France égarée dans l’Univers. Il était tolérant aussi. Ces valeurs, il nous les a transmises : la tolérance, le respect des autres et surtout savoir d’où l’on vient. Et toujours s’en souvenir.

    Transmission oui. Lundi dernier, j’ai récupéré le quart dans lequel se rasait son père, le Poilu de la Somme. L’homme simple et bon me le destinait. Quand je quitterai cette terre, je le transmettrai à mon fils. Ce quart, je vais le garder précieusement pour me souvenir de la folie des hommes (la guerre), mais aussi parfois de leur bravoure et de la fraternité dont ils savent faire preuve. Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est gris sur cette sacrée Terre. (Comme le quart gris du Poilu de la Somme.) Mais puisqu’on est dessus, autant faire le maximum pour que ça aille le mieux possible. Ca aussi, c’est l’homme simple et bon qui nous l’a fait comprendre.

    Cet homme simple et bon, c’était mon père, Alfred Lacoche, le même prénom que son père, le Poilu de la Somme.

    Il nous a quittés samedi 20 janvier, vers 18 heures.

    Au revoir, Papa ! A bientôt peut-être. On ne sait jamais après tout. Nous t’aimions tous.

     

        Philippe Lacoche, en bonne intelligence et tout en émotions avec Annie et Renaud Lacoche, et toute la famille réunie ce jour, avec une pensée de tendresse pour notre Maman, Madeleine Lacoche qui, à cause de son état de santé, n’a pu être présente.

    Tergnier, lundi 22 janvier 2018, 17h19.

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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