Un récit séduisant et sensuel

         Sur les traces de Desnos, Thierry Clermont parcourt un Cuba mélancolique et très littéraire.

    Thierry Clermont. Photo : Jean-Luc Bertini.

    Barroco bordello est un roman de plaisir, de sensualité et de jouissance; on y est bien comme dans l’eau d’une rivière fraîche sous le soleil des tropiques. Ou comme dans une femme. Il figure un long poème sans rimes qui ne ressemble à rien et qui poétise tout. Orpailleur de génie, Thierry Clermont a longuement voyagé à Cuba. Il en rapporte des pépites de littérature inédite, à la fois galvanisante et rassérénante. («Je pensais aux mots couchés, débris de phrases, élans et incises, bouts rimés, tessons de pensées, jets d’idées, rognures tachetées d’encre et de pâtés.»)Pour tout dire, de façon directe et simple: ce livre est un régal. Il est délicieux dans tous les sens du terme. Et il est surprenant d’un bout à l’autre.

    «Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos.»

    À l’origine, le narrateur part sur les traces du poète Robert Desnos qui visita Cuba en 1928. Il effectue un long et lent pèlerinage dans une chaleur moite ou dans la fraîcheur inspirante des nuits bleutées. Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos. Au fur et à mesure, il croise d’autres personnages vivants, ou les ombres capitales et capiteuses d’autres. Lorsque la rencontre est impossible, il imagine, se documente, relate; il déclare sa flamme à la poésie, à la littérature, à la vie. Il fait feu de tout bois. On se laisse embarquer; on se passionne. Que sont allés faire sur l’île les Allen Ginsberg, Ernest Hemingway, Paul Morand, Alejo Carpentier, Anaïs Nin, Isidora Duncan, Simone de Beauvoir et son Jean-Paul Sartre? L’air est saturé de rhum; le narrateur de Thierry Clermont, d’histoires, d’Histoire, de mélancolie et de mystères. D’autres personnages traversent le récit, comme venus de nulle part et, pourtant, de suite, ils y trouvent leurs places et vous emportent, vous entraînent. Là, on aperçoit Richard Hell, les Ramones, le si talentueux et torturé peintre Pascin, les membres du Club des longues moustaches (Henri de Régnier, Jean-Louis Vaudoyer). Et l’incroyable Yvonne George, chanteuse et comédienne (1896-1930). «Rongée par les drogues les plus dures, étourdie d’opium, affaiblie par une tuberculose tenace, nostalgique d’une gloire qui n’a jamais atteint son zénith, Yvonne Georges alternait périlleux récitals de chant, concerts, apparitions théâtrales, revues musicales et longs séjours en cure de désintoxication, de sanatorium en maison de santé», rappelle Thierry Clermont. Une ombre parmi tant d’autres dans ce récit séduisant et lascif qui doit autant à la mélancolie d’un Patrick Modiano qu’à l’étrangeté d’un Pierre Mac Orlan. C’est un fantastique social torride où les bruines portuaires et nordiques sont remplacées par des giboulées tièdes. Ce livre interpelle car il est juste et savoureux.

    PHILIPPE LACOCHE

     

    Barroco bordello, Thierry Clermont; Seuil, coll. Fiction & Cie; 236 p.; 19€.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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