Un terrible huis clos fraternel

                                 

    Yann Queffélec nous tient en haleine grâce à une histoire tendue et une écriture pleine de panache.

    Yann Queffélec. Photo : Philippe Matsas.

    Il s’agit d’un récit, pas d’un roman. Yann Queffélec joue le jeu de la non-fiction; c’est rare. On a souvent l’habitude à ce que les écrivains dissimulent la réalité – La vérité? Leur vérité? – sous les paravents d’une imagination excipée. Ici, il n’en est rien. Yann Queffélec raconte ce qui s’est passé. Que s’est-il passé au fait? Un soir de neige (nous sommes pourtant le mercredi 15 mai 2019, mais, oui, il neige à Paris; sommes-nous encore dans le récit et pas dans l’imaginaire? Mystère…), Tanguy, dit Touki, son petit frère, lui envoie un SMS: «On va m’opérer, c’est grave, viens me voir.» Ils ne se sont pas vus depuis une trentaine d’années. Yann fonce vers l’Institut Jourdan, à Paris, qui vient de fermer. Qu’importe: il parvient – malgré l’inquiétante présence d’une infirmière qui surveille et veille au grain – à pénétrer dans la chambre 49 où l’attend son petit frère, étendu sur son lit de souffrance. «Alors ça!», lui lance l’alité. «Mon frère a passé trois heures et demie sur le billard, dans la matinée, et je le crois toujours dans les vapes. Moi-même, je suis tourneboulé par mon arrivée tardive à l’institut, une histoire de fous», raconte l’écrivain, prix Goncourt 1985 avec Les Noces barbares. «Les portes du hall ne s’ouvrant pas, je me suis faufilé par l’accès latéral réservé aux pompiers, et l’infirmière de nuit m’a pris le chou.»

    «Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.»

    Ainsi débute leur huis clos fraternel. Yann est censé ne pas rester longtemps: il est attendu chez lui pour un repas amical. Il restera dans la chambre toute la nuit. Ce ne sera pas triste. Yann et Tanguy évoquent leur vie familiale. Les souvenirs jaillissent, ou, au contraire, sont dissimulés. Ils se jaugent, se regardent, sortent des bières du placard, et le grand brandit une bouteille de champagne planquée sous son caban.

    Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.

    On sent bien que le petit en veut au grand. Il lui en veut de quoi? Difficile à dire. L’atmosphère devient étouffante dans la chambre 49. Peut-être faut-il qu’ils tirent au clair ce qui s’est réellement passé la dernière journée où ils se sont vus…

    Ce roman, très bien construit (les chapitres s’égrènent, annonçant les heures qui passent), vous tient en haleine et ne vous lâche plus. La mer, la mère, la Bretagne y sont omniprésentes, manière de balises qui cadrent les pérégrinations du lecteur. Au final, les deux frères arrivent à cette terrible conclusion qui orne le bandeau du livre: «C’est la famille, frangin, qui nous a rendus fous.» Étouffante, terrible, parfois sournoise et cruelle, la famille en général est aussi un havre protecteur où il fait bon séjourner. Avec un subtil talent et une écriture pleine de panache, Yann Queffélec nous fait bien ressentir ce puissant dilemme.

    PHILIPPE LACOCHE

    Demain est une autre nuit, Yann Queffélec, Calmann-Lévy; 192 p.; 17,50 €.

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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