Une exposition pour ne jamais oublier

           La place d’armes était baignée d’une lumière crue, jaunâtre comme le ventre d’une tanche après l’hibernation. Les lumières, les belles lumières d’hiver, sont impitoyables. Elles vont font croire que, comme les amours, elles dureront toujours, que le printemps est imminent et sera éternel. On sait très bien que tout ça n’est que balivernes et billevesées. Mais on se laisse faire. On profite; on s’abandonne comme dans les bras d’une maîtresse qu’on vient visiter l’après-midi alors que son pauvre époux se tue la santé au boulot. Il faisait beau, donc, en cet après-midi de février, couleur de pâte à crêpes, doux comme la Chandeleur. J’eusse dû être joyeux en me rendant à la bibliothèque universitaire de la Citadelle, à Amiens; je ne l’étais point. Je m’en doutais: j’allais découvrir l’exposition Être Juif dans la Somme (1940-1945), proposée par David Rosenberg. Je savais que j’allais être ému, très, voire révolté, voire en colère. Comme l’explique le texte de présentation «l’exposition fait (…) mémoire du 75e anniversaire de la rafle des juifs d’Amiens du 4 janvier 1944, commémorée depuis plusieurs années au square dit de la Rafle, rue Octave-Tierce, à deux pas de la Citadelle». Elle livre au grand jour quarante-trois fiches individuelles qui constituent la population juive de la Somme en 1942. Archiviste et historien américain, David Rosenberg a redécouvert celles-ci. La plupart ont d’abord été rassemblées dans les bureaux de la police d’Amiens, puis envoyées à la préfecture de la Somme, toute proche. Des fiches numérotées au crayon bleu. On y voit des visages. Jeunes, moins jeunes; des hommes, des femmes. De très jeunes gens. Certains sourient; d’autres sont graves. Comme s’ils pressentaient que quelque chose allait survenir. Quelque chose qui se tapit, tel un fauve prêt à bondir, planqué derrière les taillis de l’horreur. Qu’est devenue Marguerite Louria, née Asarias le 19 septembre 1904, à Brousse, demeurant 17, rue des Augustins? Et Samuel Obeler, né le 3 décembre 1882, comptable, demeurant 13, rue Camille-Saint-Saëns, à Amiens? Et Benjamin Wajnberg, né le 3 mai 1900, à Rossno, en Pologne, docteur en médecine, demeurant à Rosières-en-Santerre? Il est possible de le savoir si l’on lit attentivement les informations contenues sur les panneaux de cette exposition. L’émotion, par cette belle après-midi de février, m’en a empêché. En revanche, j’ai lu que le 13 novembre 1940, un courageux anonyme signait aux autorités collaborationnistes que le Dr Wajnberg, «est un juif et qu’il continue ses visites, malgré l’interdiction aux médecins étrangers d’exercer leur profession». J’ai lu aussi que sur les quelque 40 personnes du groupe, 27 avaient été arrêtées, déportées et avaient péri à Auschwitz. Parmi elles, se trouvaient 15 hommes âgés de 31 à 75 ans et 12 femmes âgées de 20 à 70 ans. Cette exposition est poignante mais belle car elle laisse des traces de toutes ces personnes, tous ces destins fracassés, broyés par la barbarie allemande. Alors que remontent de puants remugles antisémites, il est nécessaire de se souvenir, de ne rien pardonner au nazisme. Et surtout, surtout, de ne jamais oublier. C’est le dernier jour demain pour voir cette exposition. Courez-y.

    Dimanche 17 février 2019.

    L’inauguration de l’ancienne synagogue, rue du Cloître de la Barge, en 1935, a eu lieu en présence de Jean Moulin alors secrétaire général de la préfecture de la Somme.
    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    J’aime mon Saint-Leu, quand il pleut

                                     Quel bonheur de retrouver les nuits de Saint-Leu et le rock’n’roll. Ces ...

    Jamais, lectrice, tu ne dénonceras ton port d’attache

        J’avais rendez-vous avec mon ami Jacques Frantz, au Café, chez Pierre, à Amiens, ...

    Yul Dosière

        Un feuillet, c’est court, lectrice ma fée charnelle, mon désir, ma convoitise, mon ...

    Un retour triomphal

       Bonjour lectrice ! Heureux de te retrouver. La semaine dernière, j’ai été expulsé de ces ...

    Noël au pays de l’enfance

    Lectrice, tu vas te réjouir. Je n’ai pas que des ennemis, n’en déplaise à ...

    Mes nuits s’effilochent comme de la charpie

    Était-ce bien en juillet dernier? Je ne suis plus tout à fait certain. Mes ...