Une fuite pour oublier l’indicible

       Francine a connu l’horreur du nazisme. Elle déambule pour moins souffrir.

    Marianne Maury Kaufmann s’est inspiré du destin de sa mère. Photo : Jean-François Dalle.

    Marianne Maury Kaufmann ne l’a pas fait exprès (elle est à l’opposé de tout calcul et bien loin de procéder à de viles récupérations) mais son dernier roman, Varsovie-Les Lilas, en ces époques de retour d’un antisémitisme putride, tombe à pic; il fait sens. Elle nous invite à suivre les pérégrinations de Francine qui, de rue en rue, de bus en bus, tente d’oublier la lourde histoire qui la hante. Ce n’est pas simple. Alors, elle se déplace sans cesse. On dit d’elle qu’elle a la bougeote. Enfant, elle a connu l’horreur de la barabrie nazie, «ghetto, orphelinat, caches et identités successives (…)», explique Marianne Maury Kaufmann. «Après la guerre, elle vit en Angleterre puis en France – dans le Nord, comme beaucoup de Polonais – ayant à apprendre chaque fois une nouvelle langue tandis que sa mère lui parle toujours sa langue natale. Entre cette profusion de possibilités linguistiques et le silence que les déportés furent priés instamment d’observer pendant de longues années tant leurs récits pénibles incommodaient un monde qui avait envie de joie, elle perd la boussole. Sa vie est comme tronquée. À la mort de son mari seulement, en apnée, elle s’autorise à vivre autre chose.»

    Inspirée par sa mère

    Marianne Maury Kaufmann. Photo : Jean-François Dalle.

    Lorsqu’on lui demande si le personnage de Francine lui a été inspiré par une personne réelle, elle répond sans ambages : «Par ma mère. Je lui ai « emprunté » sa date de naissance et sa bougeotte. Je dois bien avouer que je n’ai pas inventé ses relations tendues avec sa fille… Mais c’est imputable à ce qu’elles ont vécu, ces femmes qui ont supporté ce que ma mère a supporté, d’être incapable d’aimer. Certaines, comme Marceline Loridan Ivens, ont même renoncé à enfanter, tant elles savaient qu’elles n’avaient rien à transmettre. La mienne a enfanté tout en sachant qu’elle n’avait rien à transmettre. Il me faut pardonner, mais c’est difficile. En créant Francine, en lui collant l’envie de vivre que n’a pas connu ma mère, en la catapultant dans le bus et en lâchant de bons et de mauvais anges sur son chemin, j’ai tenté de réussir ça. Francine a envie d’aimer. Quitte à « sauter » une génération. Francine n’est pas parvenue à nouer de vraies relations avec sa fille car elle n’a pas de désir de maternité. Elle fait un enfant pour obéir à son mari et à l’injonction générale : se marier, fonder une famille, un canevas très rassurant pour un être qui n’a pas d’équilibre. Son mari élève l’enfant, et puis la messe est dite…»

    Cette non relation entre elle et sa fille, Francine en souffre. Alors, pour tenter de compenser, elle fait la connaissance, dans un bus, d’Avril. «Elle ressent – et provoque – un malaise qui est voisin de celui que ressent et provoque Francine. Elle est junkie, égoïste, menteuse, offre au monde un spectacle répulsif, et peu importe son activité (d’après moi, Papa subvient). Francine, qui est isolée, flashe sur elle uniquement à cause du malaise qu’elles trimballent autant l’une que l’autre. Elle calcule que sur cette base, elles pourraient s’entendre : enfin une personne qui ne passe pas son temps à travailler, téléphoner et surtout à aimer ; enfin un zombie. Ou un scorpion. Et pour de bon, finalement, à son corps défendant, Avril ne lui apprend-elle pas quelque chose, à ma Francine ?»

    C’est un roman fort, assez envoûtant et fort bien écrit que nous propose Marianne Maury Kaufmann. Et un auteur qui écrit : «Les lèvres sont charnues et figées dans l’expression de dédain qu’on les poissons morts (…) Les yeux étirés comme des calissons (…)»; cet auteur-là est un bel écrivain.PHILIPPE LACOCHE

    Varsovie-Les Lilas, Marianne Maury Kaufmann; éd. Héloïse d’Ormesson; 172 p.; 16 €.

     

     

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    3
    J'ADOREJ'ADORE
    1
    J'AIMEJ'AIME
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Le critique et romancier Kléber Haedens aurait cent ans

      Né le 13 décembre 1913 et mort en été 1976, Kléber Haedens, monarchiste ...

    L’âme si française de Thomas Morales

       Il propose un recueil de chroniques et un hommage numérique à Philippe de ...

    CHRONIQUES

    ESSAI Le Picard Mac Orlan Ancien diplomate et universitaire, Bernard Baritaud fut encouragé à ...

    Bonne année, chère Annick, lectrice du présent

          Une admiratrice prénommée Annick, de l’est du département de la Somme, ...

    La poésie de Frégni sous le soleil

    Dans son dernier roman, René Frégni, intarissable conteur, nous raconte la vie d’un homme ...

    Les coups de coeur du Marquis…

    Les petites devenues grandes L’idée est bonne: les éditions Kimane ont créé une collection ...