Une plume au secours de ma plume

    Devant la porte d’entrée d’une résidence moderne pour vieillards aisés, j’aperçus une plume collée contre un pilier.

          Chaque année, c’est la même chose: janvier, pas grand-chose à se mettre sous la plume. Pas de concerts ou peu, expositions inexistantes, conférences rares. Il faudrait des colères, des indignations, des engouements, des rencontres. Des ruptures. Des ruptures? J’ai donné. Les deuils sont faits. Je suis en droit de ne point le regretter. Janvier et ses petits frimas incitent au cocooning, au repli sur soi, chez soi. Devant la télévision, ou le nez dans un bouquin. Ou dans la chevelure d’une fille. Je m’adonne à tout cela avec un plaisir non dissimulé. Il n’empêche: que vais-je raconter dans cette maudite chronique, lectrice mon amour, ma nournoursette, ma bourrique à frou-frou? Pas grand-chose à me mettre sous la plume, disais-je. À ce propos, la plume. La voici. J’ai retrouvé, sur le bureau de mon ordinateur, cette photographie captée au printemps dernier. Je me trouvais en compagnie de la dame de mon cœur. Il faisait nuit noire comme dans le cœur de Nerval juste en dessous de l’enseigne délétère. Il faisait doux. Une douceur rédemptrice comme avril sait en produire. Ma brune proposa que nous allions nous promener dans le quartier Henriville, à Amiens. J’obtempérai. On ne refuse rien à une brune aux yeux noirs et à la crinière de lionne. Nous nous avançâmes dans la noirceur douce, douce comme un velours de jais. Elle adorait regarder les intérieurs de maisons quand, par bonheur, malgré l’heure tardive, les volets, ces paupières de façades, n’étaient pas encore retombés. Elle levait la tête. À la faveur des lumières jaunâtres des lampadaires nervaliens, elle m’indiquait un ornement, une gargouille, une ancienne inscription. Tout l’intéressait. Elle m’entraîna dans des chemins creux, bordés de ce qui ressemblait à des jardins ouvriers. Je me souviens de l’odeur de terre, de vase sèche et légère comme du sable, d’herbe froissée, piétinée, abîmée. Parfois, la brune me donnait le bras, peu rassurée dans ces endroits reculés où, seule, elle ne se fût point aventurée. Au loin, nous apercevions les lumières de la ville, les couleurs de la Tour Perret. Nous étions loin; nous étions bien. Nous étions deux. Sur le chemin de retour, devant la porte d’entrée d’une résidence moderne pour vieillards aisés, j’aperçus une plume collée contre un pilier. Plume de pigeon, de tourterelle, de poule? Ornithologue, éclaire-moi! Comment était-elle arrivée là, cette plume? Pendant trois ou quatre minutes, je l’observais; la brune en fit de même. Tout l’intéressait, disais-je. Je finis par prendre la plume en photo et collais celle-ci sur le bureau de mon ordinateur comme, elle-même, s’était collée contre le pilier. Et je l’oubliais. Jusqu’à aujourd’hui, par ces temps d’actualité aride au cours desquels les plumes se dessèchent. On devrait toujours coller, épingler, étiqueter nos souvenirs, ces visages de femmes, de filles qui ont traversé nos vies pour qu’ils continuent, sans cesse, à illuminer nos solitudes d’êtres minuscules égarés dans l’Univers.

    Dimanche 6 janvier 2019.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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