Une solitude en Baie de Somme

                    

    Laure Charpentier nous donne à lire un roman mélancolique de haute tenue. Très réussi.

     

    Laure Charpentier, cinéaste-écrivain, et Jean-Jacques Debout, auteur-compositeur, photographiés lors ducocktail de lancement du film “Gigola,” à Paris, en janvier 2011. Photo : Philippe Lacoche.

       Écrivain, Laure Charpentier n’en est pas à son coup d’essai. Elle a derrière elle une œuvre déjà bien fournie composée d’une vingtaine de livres: romans, récits et essais. À cela s’ajoute son talent indéniable de cinéaste puisqu’elle nous a donné à voir, en janvier 2011, le très beau, sulfureux et émouvant film Gigola – issu de son livre éponyme publié d’abord en 1972 chez Pauvert, puis réédité chez Fayard en 2002 – qui, c’est le moins qu’on puisse dire, sortait des sentiers battus de la pensée unique, de la morale étriquée et de la bien pensance.

    «Notre regretté confrère Jacques Béal, grand reporter au Courrier picard, trop tôt disparu, un grand ami de Laure»

    Laure Charpentier, devant l’affiche de son film, en janvier 2011. Photo : Philippe Lacoche.

    Parisienne invétérée, elle s’est, au cours de sa vie, souvent promenée en Baie de Somme qu’elle adore; elle a fini par s’installer définitivement au Crotoy il y a quelques années. Justement, son dernier roman (récit serait plus juste car, à n’en point douter, ce texte n’est pas tissé que de fiction; il recèle une bonne dose de réalité), intitulé Game Over est sous-titré «Retour en Baie de Somme». Cette dernière est si présente dans l’ouvrage qu’il ne serait pas abusif d’affirmer qu’elle constitue un véritable personnage. La narratrice, elle, se nomme Emma Braun; elle a soixante ans, se dit que «c’est l’heure du bilan», tout en rectifiant aussitôt: «c’est encore très jeune, mais c’est aussi beaucoup trop vieux pour espérer de nouvelles rencontres.» Elle se trompe. Sur la gare de Noyelles-sur-Mer, alors qu’elle attend sa fille Valentine (médecin, comme son père), elle retrouve l’élégant producteur de films Tancrède Waldorp qu’elle avait aperçu, huit ans plus tôt, au festival de cinéma de Hong Kong où elle venait présenter son long-métrage. Ils discutent. Se reverront. Un peu plus tard, c’est sa fille Valentine qui lui réservera une sacrée surprise: son mariage imminent avec Sam, une avocate pleine d’énergie, de puissance et de charmes. Mais ne dévoilons pas tout… Ce beau livre, écrit avec délicatesse, style et panache, est aussi l’occasion de rendre des hommages appuyés à certains personnages de la Baie: notre regretté confrère Jacques Béal, grand reporter au Courrier picard, trop tôt disparu (un grand ami de Laure), les délicieuses Sandra et Sabrina Blacher, du casino de Cayeux-sur-Mer; on n’oubliera pas non le clin d’œil à l’institution du Crotoy: le restaurant Chez Mado. On appréciera – et c’est tout à son honneur – la détestation que l’auteur voue à l’argent («À chaque fois que je verse de l’argent aux banquiers, j’ai l’impression de jeter dans la cage aux lions un morceau de viande qui, hélas, ne suffit pas à les rassasier»), son magnifique et émouvant portrait de Gina, prostituée de Pigalle, ruinée et en fin de vie, et son coup de griffe sur les mœurs néolibérales de certains médecins… libéraux. Emma finira par retourner à sa chère solitude ce qui donne, à ce récit-roman, de délicieux parfums d’une mélancolie acidulée que n’eût pas renié Antoine Blondin ou Henri Calet. Un très beau texte. PHILIPPE LACOCHE

    Game Over, Retour en Baie de Somme, Laure Charpentier; Sipayat; 131 p.; 19,50 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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