Vive la Morénie et sa très douce tyrannie!

         Stéphane Denis nous propose une succulente et très drôle fable contre le politiquement correct.

    Stéphane Denis. Photo : ©JF PAGA.

    Située quelque part entre l’Allemagne, la Belgique et la France – à dire vrai, on ne sait pas trop où–, le margraviat de Morénie, toute petite monarchie, est un bien étrange pays.

    Contrairement à la majorité des autres nations d’Europe, la Morénie est heureuse. Elle ignore «les grèves, les manifestations, les crises de Bruxelles, les sommets de la dernière chance, les débats sur l’existence, les responsabilités protocolaires, les algues vertes, la parité et la dette publique».

    « Dans cette contrée singulière, tout le monde possède un fusil chez lui et il est obligatoire de l’entretenir.»

    Elle est en bons termes avec les Russes mais aussi les Américains. «Nous n’avons aucun trésor national à vendre aux Chinois, aucun industriel otage chez les Japonais, nous n’abritons pas de lanceurs d’alerte ni de réfugiés du djihad», souligne, non sans malice, un conseiller du souverain.

    «Les lois de Morénie, qui n’ont jamais aboli la peine de mort, dissuadent les terroristes et la taille du pays, l’immigration.La monarchie morénienne, qui ignore le suffrage universel, est acceptée par tous et Votre Altesse libre d’agir à sa guise, ce dont elle s’abstient avec délicatesse.

    Ce n’est pas tout: dans cette contrée singulière, tout le monde possède un fusil chez lui et il est obligatoire de l’entretenir. Il y existe une ligue contre le vote des femmes, fondée par les femmes elles-mêmes, qui, pas folles les guêpes, n’ont pas envie de s’embarrasser de cette corvée. Les cafés, eux non plus, ne manquent pas d’intérêt: «On les fréquente par affinités. Il y en a de plus libéraux ou de plus conservateurs, de laïcs, de francs-maçons, de bigots. On en a connu d’anarchistes. On en compte un qui est partisan de l’Alliance russe et un autre qui vénère l’Alliance atlantique.» Tout pourrait donc aller le mieux possible dans le meilleur des mondes si la douairière, Irène, ne décidait pas de marier son fils Albéric. Ce dernier trouve cette idée bien saugrenue; il préfère, de loin, faire la cour à la fille du pâtissier. À cause de cela, nous acheminerions-nous vers une crise politique désagréable et inédite en Morénie? Ce serait dommage car, il faut bien le reconnaître, plus d’un d’entre nous serait bien heureux de résider dans cet état placé sous le régime de la tyrannie démocratique paisible.

    Bien plus qu’un simple roman, c’est une fable que nous donne à lire Stéphane Denis. Une fable délicieuse, drôle, impertinente qui s’en prend avec énergie au politiquement correct. On ne s’ennuie pas une seconde dans ce court texte qu’on pourrait situer entre les meilleurs écrits de Diderot et les fulgurantes et inspirées ironies de Benoît Duteurtre. Percutant, vif et d’une rare élégance, le style de Stéphane Denis contribue à faire de ce livre une pure réussite. Vive la Morénie! Et vive Stéphane Denis!

    PHILIPPE LACOCHE

    Le mâle blanc, Stéphane Denis; Grasset; 138 p.; 15 €.

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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