Voir la mer pour ne pas pleurer

            Franck Maubert souffre car son ami Pierre Le-Tan est malade. Il noie sa tristesse sur les côtes de l’Ouest.

     

    Franck Maubert (autoportrait) au cours de ses voyages sur la côte ouest française.
    Franck Maubert.
    Franck Maubert par lui-même, au cours de ses pérégrinations.

    Il y a des phrases, comme ça, l’air de rien, qui vous font comprendre que vous êtes en train de lire un écrivain, un grand écrivain; ça devient rare. Exemples: «La digue de quatre kilomètres se perd dans le gris si gris de janvier.» Une autre: «En son centre, les maisons aux briques de sable jaune se serrent les unes aux autres en un doux mouvement circulaire. J’y retrouve un air italien, quelque chose de Sienne…» Il n’y a pas besoin de jouer au poète, encore moins de briller, d’épater, pour faire ressentir les choses. Il suffit d’être juste. Les plus grands (Patrick Modiano, Georges Simenon, Emmanuel Bove, Guy de Maupassant, Henri Calet, Pierre Mac Orlan) l’avaient compris. Franck Maubert est de ceux-là. Son dernier livre, un récit de voyages intitulé Le Bruit de la mer, d’une émouvante beauté, le prouve de façon imparable. Mais, à dire vrai, nous le savions déjà, depuis Villa close (Écriture, 2013), L’Homme qui marche (Fayard, 2016) et L’eau qui passe (Gallimard, Prix Jean-Freustié 2019).

    «Il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse.»

    Le bandeau qui illustre l’opus, une sirène qui regarde la mer, allongée lascivement sur une plage, n’est pas innocent. Il contient une illustration de Pierre Le-Tan. Ce dernier nous a quittés trop tôt, le 17 septembre dernier. C’était un peintre, illustrateur et dessinateur de grand talent, compagnon de création de Patrick Modiano; c’était aussi l’ami de Franck Maubert. Ce récit, au fond, c’est lui qui l’a provoqué. Sa maladie, plutôt. Maubert comprend que c’est grave. La douleur est trop forte; il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse. Quel meilleur onguent que le voyage? Il part, donc. Mais, point de soleils brûlants, de cocotiers de posters, et d’avions pollueurs. Il aime trop la France pour la quitter en pareilles circonstances. Il choisit d’aller découvrir – ou, parfois retrouver – les côtes de la Manche et de l’Atlantique, ce à bord de sa voiture Peugeot. C’est l’hiver; il s’en va avec, sans doute, «quelque chose d’absurde dans ma course. Incapable de dire à Pierre qu’il est la cause de ce voyage, je vais à la rencontre d’autres solitudes, sous l’hypnose de la mer, de Bray-Dunes à l’île aux Faisans», comme il est indiqué en quatrième de couverture. Sept itinéraires buissonniers, le Nord en janvier (il s’arrête, bien sûr, en Baie de Somme, au Crotoy, à Saint-Valery-sur-Somme, dans le parc du Marquenterre), la Normandie, puis la Gironde et les landes en février, l’île d’Yeu en mars, la côte basque en avril, la Bretagne sud en mai, celle du nord, puis le Cotentin en juin. Il fait des rencontres singulières, rares, terriblement humaines comme cette dame qui fixe la mer en attendant son mari dont les cendres ont été dispersées près d’une bouée, au large. Ou, près d’Arcachon, ce vieil homme peu avenant, manière de squelette qui bâti des châteaux de sable et attend que ceux-ci soient anéantis par la marée. Peu avenant, un euphémisme: «Et maintenant foutez-moi le camp, j’ai à faire moi», lance-t-il à l’endroit de Maubert qui n’a pas son pareil pour nous parler de l’eau. Seul un pêcheur à la ligne (il l’est, et quel pêcheur!) est capable de le faire de cette façon. Les ombres de certains écrivains passent (Françoise Sagan, Paul-Jean Toulet, Antoine Blondin, Patrick Modiano, Frédéric Beigbeder, Raymond Roussel, etc.), nonchalantes. On est bien dans ce livre. Si bien qu’on ne voudrait pas le quitter. Il se termine quand le téléphone de Franck ne sonne plus. Pierre ne donne plus de nouvelles; à son tour, il est parti pour un long voyage. Définitif. Pour l’écrivain, il est temps de rentrer. PHILIPPE LACOCHE

    Le Bruit de la mer, Franck Maubert; Flammarion; 247 p.; 20 €.

    Le bassin du Crotoy photographié par Franck Maubert.
    Franck Maubert a photographié le Crotoy.
    L’auteur s’est rendu dans le parc du Marquenterre. (Photo : Franck Maubert.)
    La plage de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
    Le casino de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
    Coucher de soleil sur Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
    La maison de l’écrivain Raymond Roussel à Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
    Un menu rigolo au Pays basque. (Photo : Franck Maubert.)
    Trouville. Les Roches noires. (Photo : Franck Maubert.)
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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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