Yann Moix estime que Gérard Collomb lui a décerné la Légion d’honneur

    Photo : Philippe Lacoche
    Yann Moix photographie à la terrasse à Paris en octobre 2018.

    L’écrivain estime qu’en portant plainte contre lui, le ministre lui décerne une sorte de Légion d’Honneur. Il s’en explique.

    Jeudi, Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, a porté plainte contre vous. Que pensez-vous de cela?

    Je le remercie de m’offrir une célébrité nationale, car je crois que la dernière fois qu’un ministre a porté plainte contre un écrivain, ça remonte à très loin. Il a parfaitement droit de le faire, mais dans un état de droit, dans cet état de droit, j’eusse aimé que le ministère de l’Intérieur ne donne pas des ordres de frapper des enfants (je parle des exilés, à Calais), de les laisser matraquer et gazer, alors que ce sont des gens innocents et inoffensifs. Donc, je trouve parfaitement légitime qu’un ministre porte plainte contre un écrivain; par ce fait, il me décerne une sorte de Légion d’honneur. Cette plainte, je la respecte. Mais j’aimerais que lui, dans cet état de droit, respecte les conventions internationales et, surtout, ce qui fait la fierté de la France: les droits de l’Homme. Or, en tant que témoin, j’ai vu qu’à Calais, envers les migrants, ces droits de l’Homme ne sont pas respectés, et je l’en tiens pour entièrement responsable.

    «Je me suis énormément déçu en employant cette formule.»

    Regrettez-vous vos propos?

    Je n’aime pas les gros mots. Je me suis énormément déçu en employant cette formule… Enfin, il y a eu des précédents; quand Houellebecq dit que «l’Islam est la religion la plus conne du monde», ou que «les féministes sont de gentilles connes». La grossièreté, paradoxalement, fait partie du langage des écrivains. Mais, c’est quelque chose que, personnellement, je n’aime pas: ni proférer, ni entendre. Je trouve que la nuance (on assiste tous les jours, dans notre société, à la mort de la nuance) s’exprime moins bien par des insanités. La toute première chose que je regrette dans cette histoire (il y en a d’autres que je peux regretter), c’est la formulation ordurière des propos. Ça me déçoit. Là, c’est sur la forme. On peut avoir tort sur la forme et ne pas avoir complètement tort sur le fond. Là, j’ai voulu dire plusieurs choses. D’abord, ce n’est pas moi qui suis venu dire que les policiers avaient peur; c’est un journaliste qui a écrit un livre sur le sujet, La Peur a changé de camp (de Frédéric Ploquin, chez Albin Michel, septembre 2018). Je n’ai fait que reprendre ce qu’une policière était venue dire sur le plateau: «Nous avons peur.» Ce qui m’a gêné c’est la chose suivante: d’abord, je trouve que, stratégiquement, c’est contre-productif de venir dire à la télévision, quand on est policier, qu’on a peur des banlieues. Parce que le message qu’on envoie aux banlieues, c’est un message de faiblesse. Je repense à la phrase de Nietzsche: «La faiblesse attise la haine.» Donc pour attiser la haine dans les banlieues, il suffit de dire on a peur; ce n’est pas bien de dire ça. La deuxième chose que je voulais dire – et c’est là que je n’aurais pas dû généraliser; mais je ne sais même pas si j’ai généralisé dans le débat; je ne parlais qu’à une seule femme – nous avons tous assisté en France à des répressions de faits mineurs (quatre ou cinq policiers autour d’une personne totalement inoffensive; je trouve disproportionné), et parfois, on assiste à des situations un petit peu dangereuses devant lesquelles on ne peut pas dire que la police fait preuve de beaucoup de zèle. C’est cela que j’ai voulu dénoncer. Mon tort est dans la forme mais aussi dans le fond car la généralisation n’apporte jamais d’intelligence à un propos. Et je sais très bien que beaucoup de policiers font très bien leur travail. J’ai parmi mes amis de très grands flics. Mais on vit dans une société où la moindre phrase est arrachée de son contexte. Elle est passée dans la lessiveuse médiatique; il y a un effet de feedback qui fait que la machine s’auto-entretient; et ce qu’on essaie de faire, c’est de tuer quelqu’un qui a une exposition médiatique trop importante. On veut faire taire un type qu’on a trop vu. Un écrivain qu’on jalouse. Quelqu’un de libre. En fait, ce qu’on m’envie le plus, c’est ma liberté. Je n’ai pas peur de perdre mes boulots; je suis viscéralement un écrivain. Quand je veux visiter un pays, j’y vais; quand je veux rencontrer quelqu’un, je le rencontre. La seule chose qui me fasse peur dans la vie, ce sont la mort et les chagrins d’amour.

    Face à la plainte de Gérard Collomb, allez-vous contre-attaquer?

    Non, je ne vais rien faire. J’ai fait un film pour montrer quelles étaient les violences policières. Tout le monde me dit que ça ne prouve rien: mais ils sont fous! On s’habitue tellement à la violence… Les images contenues dans mon film je les juge IN-SOU-TE-NABLES. Sachant que l’on voit des jeunes se faire gazer et ce ne sont pas eux qui se sont gazés tous seuls. J’ai écrit un livre qui s’appelle Dehors, dans lequel je montre en quelle manière l’État français est inique et brutal dans ce dossier. L’impuissance par laquelle j’ai du mal à faire passer le message que l’État français est un état inique, brutal, violent auprès de ces jeunes… L’impuissance littéraire, l’impuissance cinématographique font que cette impuissance est passée par l’épisode de colère chez Ardisson. Cette virulence, cet excès et même ce côté injuste que j’ai utilisés, tout cela était le fruit d’une colère sourde qui n’arrive pas à se faire entendre.

    Comment est né votre engagement total, presque viscéral, aux côtés des migrants?

    J’étais à Séoul pour faire un film que je tourne depuis six ans sur la Corée du Sud et la Corée du Nord; je rencontre là-bas un producteur qui me dit: «Ça me plairait bien de produire ton film sur la Corée.Oui, mais est-ce que ça t’intéresserait également d’aller voir un ailleurs qui se situe en France?» Il me dit que c’est Calais. Je lui dis que comme la jungle a été démantelée, c’est trop tard. Il me dit: «Tu te trompes; c’est maintenant que la jungle est démantelée que tout commence parce qu’à l’époque de la jungle, ils avaient un endroit où aller; aujourd’hui, à chaque fois qu’ils se posent dans un coin, on les oblige à dégager. Et la manière dont on les fait aller d’un point A à un point B, est une violence hallucinante.» Je dois dire qu’en y allant, j’avais confiance dans les forces de l’ordre; j’avoue qu’après avoir passé non pas quinze jours comme je l’entends, mais un an sur le terrain à Calais, je peux dire que les violences policières que j’ai vues, je ne les ai pas inventées. Je les ai vues et je les ai filmées. J’ai, avec moi, des témoignages que j’ai enregistrés, que je n’ai pas utilisés, notamment des conversations téléphoniques en off, conversations avec policiers, des CRS, qui font vraiment état de violences policières qui, personnellement, m’ont traumatisé, et me sont insupportables en tant que citoyen. Pour moi la République française n’est pas habilitée à frapper de manière disproportionnée sur des gens qui ne peuvent pas se défendre.

    Avez-vous l’impression que cette violence s’est accrue depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, ou cela n’a-t-il rien à voir?

    Oui. Il y a une dégradation des conditions depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. C’est plus violent que cela n’était sous la présidence de son prédécesseur.

    Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

     

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    1
    J'AIMEJ'AIME
    1
    TRISTETRISTE
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Vincent Peillon parle le communisme couramment

       Ancien ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui député européen, ses vraies passions, au fond, ...

    Un délice de sensualité

    Éric Poindron est un poète ; il n’y a pas de sot métier. On ...

    L’horrible Jugan: une âme noire et un livre lumineux

    Cet ignoble personnage hante le plus beau roman de Jérôme Leroy. Un texte inoubliable, ...

    Embareck s’abandonne

     Les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils ne font plus les écrivains, ...

    C’est une jument bleue accrochée à la colline

             J’écoutais ce matin, en me rasant, France Inter, la cantatrice ...