La beauté courte selon François Bott

    Il propose deux livres exquis: l’un, de nouvelles; l’autre, de croquis littéraires. Délicieux.

    François Bott. Photo : Hélène Bamberger.

        En littérature, la forme brève est, sans conteste, la plus difficile. N’est-ce pas une gageure de prétendre captiver l’attention d’un lecteur en une, trois, dix, vingt pages? Le roman est si confortable; tellement douillet avec ses coussins de digressions, ses édredons de dialogues qui n’en finissent pas. Le roman, c’est la corde à nœuds de la prose; sur l’un d’eux, on peut poser les pieds lorsqu’on est fatigué, ou moins inspiré, et souffler, respirer. La nouvelle n’a pas ce confort. C’est une falaise à pic; elle donne le vertige. Une virgule en trop, une réplique artificielle, un adjectif superficiel, et voilà notre auteur qui se casse la figure. La nouvelle, c’est la corde lisse de la littérature. C’est pourtant celle-ci que François Bott a choisie pour emprisonner notre attention et attacher nos émotions. En bon athlète de l’écriture, il y parvient avec panache.

    François Bott, écrivain, journaliste, ancien directeur du Monde des Livres- Paris. Photo : Philippe Lacoche.

    «Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure.»

    Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure. C’est un Roger Vailland en plus tendre; un Paul Morand sans le cœur sec. Un amour à Waterloo est un recueil de nouvelles. La première, éponyme, est la plus longue. On y fait la connaissance de René, enseignant en histoire. Au retour d’un colloque sur Napoléon, à New York, il sent la vieillesse l’envahir; il se découvre las, un peu triste. À Paris, il retrouve Marianne, son assistante. Elle aussi est fascinée par l’empereur et les prosateurs qui ont conté ses exploits: Dumas, Bloy, Stendhal et quelques autres. À propos du célèbre petit Corse qui traversa l’Europe à cheval, François Bott écrit: «Quelle douce chose, que le repos!, aurait murmuré Napoléon, avant de rendre l’âme. Pour René, c’était cela sa véritable déchéance. C’était cette immense lassitude et cet éloge du repos.» Cette phrase n’a l’air de rien, mais c’est du grand art; elle dit beaucoup. Elle supporte, à elle seule, le poids de trois mélancolies: celle de Napoléon; celle de René; et certainement celle de l’auteur. Tout Bott est là: subtil, lucide et délicatement désespéré par l’absurdité de la vie. Élégant, toujours. Et puis, cette chute, admirable: «Ils découvraient que la passion était la meilleure façon d’inaugurer l’automne sur les bords de la Tamise. Merci, Napoléon.» Les autres nouvelles sont du même très haut niveau. Admirons les gens qui admirent. François Bott est de ceux-ci quand, dans la nouvelle, «Aimez-vous la Normandie, en hiver?», il prénomme Roberte (comme la Roberte – Boule, la première femme du romancier – dans Les Mauvais coups, de Vailland) l’un de ses personnages.

    De Vailland, il en est bien sûr question, dans Il nous est arrivé d’être jeunes, sous-titré Croquis littéraires d’Aragon à Stefan Zweig. En effet, le recueil se termine par un long texte intitulé Saisons et passions de Roger Vailland. Avec les analyses du regretté Jean-Jacques Brochier, on trouve là ce qui a été écrit de plus puissant et de plus juste sur le créateur de Drôle de jeu. À dire vrai, Les Saisons de Roger Vailland, publié en 1969 chez Grasset, constituait le premier opus de François Bott. Il nous en confie aujourd’hui une nouvelle version «Pour moi, récrire ce livre a été une façon de récrire ma jeunesse. Moi aussi, j’ai passé mon adolescence à Reims. Roger était déjà parti, mais j’avais rendez-vous avec lui, depuis très longtemps sans doute.» Imparable. Imparable comme les autres croquis, des meilleurs écrivains – en tout cas ceux qu’on vénère: Antoine Blondin, Henri Calet, François de Cornière (quelle délicatesse, cette phrase: «(…)l’ombre de la femme aimée, de l’épouse disparue»), Michel Déon, Joseph Delteil, Jean Freustié, Remy de Gourmont, Raymond Radiguet, Georges Simenon, etc. Ces deux ouvrages sont deux livres de plaisir, comme on l’eût dit d’un vin de soif. PHILIPPE LACOCHE

    Un amour à Waterloo, François Bott; La Table ronde; 115 p.; 14 €.

    Il nous est arrivé d’être jeunes, François Bott; La Table ronde; coll. La Petite vermillon; 263 p.; 8,10 €.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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