Une place à table

    8662495672_359d0369fe_kUne place restera vide à la table de la fête des mères, aujourd’hui. Séphora ne verra pas sa maman : les parloirs n’ont pas lieu le dimanche, à la maison d‘arrêt d’Amiens. Séphora, a été condamnée pour la 28e fois par le tribunal correctionnel. Elle n’a que 22 ans.

    Mercredi dernier, elle comparaît pour avoir mis le feu à sa cellule. Pourquoi ? «Parce que quand je suis revenue de cinq jours à Philippe-Pinel, ils m’ont traitée de handicapée et ils se sont moqués de moi».

    La juge ne la connaît pas. Elle s’apprête donc à la juger quand tout le reste de la salle – procureur, avocat, greffière et même journaliste – sait qu’on ne peut pas commencer sans la maman.Cette mère est la singularité du dossier. Elle ne comprend plus Séphora qu’elle croise entre deux fugues, entre deux incarcérations. Elle semble y avoir renoncé, mais il lui reste une certitude, un devoir suprême: être là, toujours là, digne, calme et polie, au commissariat, au palais de justice, à la prison.

    «Ma maman elle a été prévenue, elle va venir, elle vient toujours»: dans le chaos de son cerveau, Séphora peut au moins compter sur ce phare qui jamais ne s’éteint.

    Au commissariat, on imagine que les nouveaux plantons reçoivent comme un matériel de dotation le numéro de portable d’une mère à appeler en cas d’urgence, donc en moyenne tous les deux mois…

    «Je voulais perdre la vie, madame, explique la jeune femme au juge. Par rapport à ma maladie, madame. J’ai la sclérose en plaques, c’est pour ça que je perds mes dents».

    Un timide soleil entre dans la pièce. «J’ai chaud, j’enlève mon pull, maman ?” Cette question vaut tous les rapports de psychiatres pour comprendre que la place de Séphora n’est pas en prison, pas plus que dehors, pas plus, peut-être même, qu’à l’hôpital. Sa place est à la table de la fête des mères mais pour cette fois, c’est encore raté. Jugement: trois mois ferme.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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