Je ne me fais pas à cette double peine déjà croisée en cour d’assises : papa a tué maman, ou l’inverse ; restent, comme échoués sur une plage de malheur, des enfants qui ont perdu les deux, le mort et le meurtrier.

    La où y’a du gêne, y’a pas de plaisir (Listener42 sous CC)

    Cette semaine, c’était le cas à Laon avec cette circonstance aggravante: Melia, 20 ans, a, la première, trouvé sa mère égorgée au côté de son père, mollement « suicidé », dans le sous-sol de la maison familiale. Elle a même d’abord vu la scène à travers la serrure d’une porte que son père avait soigneusement verrouillée : « Maman était allongée au sol, les bras en croix. Il y avait une glace dans la buanderie. Je sais, c’est bête, mais je me suis regardée dedans et je me suis donné une grande baffe pour me réveiller ».

    Sur instruction des secouristes, elle a tenté un point de compression sur la carotide d’où giclait le sang. Une image la hante : « Quand j’ai bougé le visage de maman, ça a fait un drôle de bruit ».
    Puis son frère Kenny est arrivé, lui qui avait mis les voiles parce qu’il ne supportait plus son héros de père, pompier professionnel et conseiller municipal à la ville, tyran à la maison. « Je me suis dit, au pire, il lui a mis une patate. J’y allais pour me battre avec lui. Je me suis dit, ce connard, il a encore fait une blague. Mais c’était pas une blague ! » Il se tourne vers le box des accusés : « Il devrait dire ce qui s’est vraiment passé. Il minimise, il se fout de nous. Baltringue ! » Son avocat Philippe Vignon complète à voix basse : « Il est en miettes, ce gamin. Ce qui lui reste, c’est l’odeur du sang… »
    La vie s’est arrêtée ce jour-là : quel lieu commun ! En écoutant Melia et Kenny, on en comprend la signification. « Le temps n’existe plus », dit-elle. Son frère, involontairement, parle de « ces derniers temps », de «la dernière année », sans se rendre compte qu’il prend comme référence février 2015, et non mars 2017. La mort est une voleuse, elle subtilise des jours et des nuits.
    Pourront-ils dépasser le 13 février 2015 ? Leur malaise est insondable, car s’ils n’imaginent pas une ébauche de pardon, ils doivent bien vivre avec cette réalité génétique : ils sont faits des deux, de la mère sanctifiée et du père qu’ils désignent comme « un monstre », eux qui ne savent plus prononcer les deux syllabes de « papa ». Il faut porter cet ADN comme le plus lourd des fardeaux ! Pire : accepter qu’ils ne sont sur cette terre que parce qu’un soir, l’un a fait l’amour à l’autre.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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