Avec Luz, l’horreur est humaine

    ô vous, frères humains_couvô vous, frères humains, Luz (d’après l’oeuvre d’Albert Cohen). Editions Futuropolis, 136 pages, 19 euros.

    A la fin de Catharsis Luz évoquait son souhait d’adapter Shining, de Stephen King. Finalement, c’est autour d’un autre enfant et d’une autre forme d’horreur qu’est construit son nouvel album, adaptation d’Ô vous, frères humains, d’Albert Cohen.

    Le court résumé fait par Albert Cohen lui-même de son ouvrage dit tout: “Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans.. J’ai été cet enfant.

    Alors qu’il est devenu un vieil homme, l’auteur de Belle du seigneur se replonge dans cette anecdote traumatisante de sa jeunesse. Un matin d’août 1905 à Marseille, le petit garçon qu’il fut marche joyeusement dans les rues de sa ville. Attiré par un attroupement, il découvre un camelot qui vante les mérites de son détachant universel. Tout heureux, il lui tend les 3 pièces que sa mère lui avait donné afin de lui offrir ce produit miracle. Mais le camelot lui assène alors dans l’hilarité générale et complice : “Toi, tu es un youpin, un sale youpin, je vois ça à ta gueule…” Tout bascule alors. Humilié et honteux, le petit garçon s’enfuit et la ville elle-même se transforme en milieu hostile, où s’affiche sur les murs cette haine irraisonnée ; une haine qui, quarante ans plus tard, se concrétisera dans les monceaux de cadavres des camps de concentration nazis…

    ô vous, frères humains_caseAinsi qu’il le raconte dans sa préface, Luz avait été bouleversé alors qu’il avait 16 ans par la lecture d‘Ô vous, frères humains. Saisi par cette description de la haine antisémite, il en était aussi sorti conforté par l’impression que le “manifeste humaniste” de Cohen était désormais compris de tous. L’an passé, il a ressenti l’irrépressible besoin de relire ce court ouvrage pour en conclure tristement cette fois que “la terre entière n’avait toujours pas été traversée par cette oeuvre majeure“. Un an après le très intime Catharsis, Luz livre cette nouvelle réflexion personnelle sur l’horreur et les atrocités que les humains sont capables de faire subir à leurs semblables. Parfois avec une froide détermination idéologique fanatique, parfois, comme ici, avec inconséquence et bonne conscience.

    A mi-chemin une fois encore de la bande dessinée et de l’illustration, l’ancien dessinateur de Charlie développe un style très expressif, plus travaillé, avec des pages fortes où le vieil auteur se fond littéralement dans l’enfant qu’il fut, où les mots banalement antisémites semblent comme vomis de la bouche du camelot et souillent l’enfant qui les reçoit en pleine figure, où les murs se transforment en vagues d’éclats de rires abjects.

    Quasi-muet, l’album accompagne l’introspection du jeune Albert, posant des images sur les mots du livre rédigé par l’auteur soixante-dix ans plus tard. Jusqu’à ce que l’insoutenable engrenage de l’antisémitisme “banal” de 1905  ne soit remis dans la perspective du XXe siècle et de son aboutissement dans la politique d’extermination nazie. Là, les dessins cèdent la place aux mots d’Albert Cohen, en vis-en-vis d’une image qui se délite et où ne subsiste, une fois encore, qu’un regard interrogatif, étonné, accablé, face à l’indicible.

    Cet album parlera sans doute fortement aux lecteurs du livre d’Albert Cohen. Pour les autres, ce long cauchemar illustré au fil des rues de Marseille pourra apparaître parfois un peu long et répétitif. Car le message est vite compris. Mais, comme le petit Danny, le “shining” de Kubrick, il faut du temps pour s’extraire du labyrinthe et, ici, comprendre la profondeur du traumatisme causé, marquant pour Albert la perte d’une certaine innocence et aussi la prise de conscience que “sans le camelot et ses pareils en méchanceté, ses innombrables pareils d’Allemagne et d’ailleurs, il n’y aurait pas eu les chambres à gaz...”

    Du choc individuel au trauma collectif, Luz restitue en tout cas la “pertinence universaliste” qu’il avait ressenti à sa lecture d’Ô vous, frères humains. Et, dans un style différent mais un peu à la manière de Will Eisner évoquant dans Le Complot “l’histoire secrète des protocoles des Sages de Sion”, il permet de renouveler le regard sur un autre “ouvrage majeur” sur l’antisémitisme.

    ô vous, frères humains_planche

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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