Camus, un homme révolté dans le siècle

    Camus, entre justice et mère, José Lenzini (scénario), Laurent Gnomi (dessin), Editions Soleil, 120 pages, 17,95 euros.

    Albert Camus est né il y a tout juste un siècle, le 7 novembre 1913. Cette année commémorative aura surtout été marquée jusqu’ici, médiatiquement, par les péripéties de la grande expo à Aix-en-Provence. Mais le sud va aussi honorer l’auteur de l’Etranger à sa juste dimension avec ce bel ouvrage graphique. C’est donc de Toulon, et plus précisément des ateliers des éditions Soleil, qu’aura été lancé cet hommage très réussi, une oeuvre unissant un camusien renommé, José Lenzini, et un dessinateur talentueux, Laurent Gnomi.
    Si le parti pris demeure, principalement chronologique, le récit biographique est subtilement amené par le texte épistolaire de José Lenzini, émouvant et personnel, en forme d’adresse post-mortem à son ami défunt, dont le tutoiement donne une vraie proximité et une vraie chaleur au propos. Et l’ouvrage s’achève même par un petit “scoop”.

    Ouvert, puis ponctué par des doubles pages reprenant le contenu de son “discours de Suède” (de l’obtention du prix Nobel de Littérature), le livre revient donc sur les grandes étapes de la vie d’Albert Camus : sa naissance dans un village algérien, son enfance pauvre après la mort de son père, tué au front en 1914, son émancipation par l’école et son intégration à la jeune bourgeoisie par le foot, le journalisme, la résistance avec Combat, les premières oeuvres, la rupture avec Sartre, puis plus largement avec une partie de la gauche à la publication de l’Homme révolté, le drame de la guerre d’Algérie, enfin. A l’image de Meursault, le héros de l’Etranger, Camus transparait un peu aussi comme “un homme pauvre et nu, amoureux du soleil, qui ne laisse pas d’ombres”. Le récit fait aussi la part belle à des extraits de textes ou d’oeuvres de l’écrivain.
    On ne résiste pas à reprendre celui-ci, sur le rôle du journalisme, en forme d’éloge du doute critique, rédigé pendant l’occupation et qui reste d’une indéniable actualité : “Il revient au journaliste, mieux renseigné que le public, de lui présenter, avec le maximum de réserves, des informations dont il connaît bien la précarité (…) Il est un autre apport du journaliste au public. Il réside dans le commentaire politique et moral de l’actualité. En face des forces désordonnées de l’Histoire, dont les informations sont le reflet, il peut être bon de noter, au jour le jour, la réflexion d’un esprit ou les observations communes de plusieurs esprits. Mais cela ne peut pas se faire sans scrupules, sans distance et sans une certaine idée de la relativité.“. Une autre phrase, judicieusement extraite d’un article écrit au lendemain de l’explosion d’Hiroshima donne une autre clé de cet engagement camusien parfois si difficile à saisir, ou, du moins, à classifier : “Ecrire, écrire pour l’humanité… pour la vie“. Et le livre se termine donc sur un vrai rebondissement dans l’épilogue : l’entretien avec le jeune kabyle qui avait interpellé Camus, lors d’une conférence après l’obtention de son Nobel, pour lui reprocher de ne pas s’engager dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Apostrophe en réponse de laquelle Camus avait prononcé sa fameuse phrase (qui donne le sous titre à l’album) : “Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.” Redonnant à la parole de Camus tout son contexte et son articulation, l’épisode révèle aussi la manière dont le jeune a vu sa vie bouleversé par cette rencontre…

    Plus proche du livre illustré que de la bande dessinée classique (les phylactères sont réduits à la portion congrue face au texte inscrit en bas ou au milieu des cases dessinées), Camus entre justice et mère séduit aussi par sa mise en image graphique. Dans un style réaliste plus classique, Laurent Gnomi avait déjà démontré de belles capacités à soigner les clairs/obscurs et les ombre dans sa trilogie Les Ombres du cinéphage (avec Gaudin, bel hommage réussi aux films B d’horreur). Et il s’était déjà froté aux paysages algériens avec sa participation à l’album collectif Paroles de la Guerre d’Algérie. Ici, il radicalise son approche, se fait plus stylisé, avec des applats de couleurs saturés, comme solarisés. Un style qui peut dérouter, au prime abord, en feuilletant l’album, voire même apparaître rébarbatif, mais qui s’avère particulièrement bien choisi en accompagnement du texte de Lenzini.

    Un album singulier qui rend joliment hommage à un auteur qui ne l’était pas moins.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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