catharsis_couvCatharsis, Luz. Editions Futuropolis, 128 pages, 14,50 euros.

    Le 7 janvier 2015, la vie de Luz a basculé. Arrivé en retard pour la conférence de rédaction de Charlie hebdo, il a juste vu les deux frères Kouachi quitter l’immeuble. Effet de sidération absolu d’un des rescapés du drame. Et début d’un cauchemar inimaginable. Quatre mois après, il en tire un récit fantasmé, inclassable. Et magnifique.

    Tout commence, dans Catharsis, le 7 janvier, à 18 heures, au Quai des Orfèvres. Premier interrogatoire d’un des rescapés du drame de Charlie. Sous son crayon, apparaissent un puis plusieurs “petits bonhommes” immobiles aux yeux incrédules, sidérés devant cette réalité indicible. On retrouvera ces petits bonhommes, une centaine de pages plus loin. Mais cette fois, ils se sont remis en marche. Ils avancent. Entre les deux planches, Luz raconte les tourments qu’il a enduré. Avec toute une série de récits courts, en quelques planches. Il se dessine, fantasmé, la moitié du visage arraché à la conférence de rédaction, se décrit faisant l’amour avec sa compagne et “pleurant des larmes de foutre“.

    Dans certaines évocations, plus sensuelles, Luz se libère de son trait habituel
    Dans certaines évocations, plus sensuelles, Luz se libère de son trait habituel

    Il apprivoise sa “boule au ventre” en la nommant Ginette, se moque gentiment de sa “sécu”. Les deux terroristes, entre aperçus au loin prennent des airs de danseurs dans une chorégraphie rythmée par le “tak, tak” des kalashnikov, il imagine le pigeon qui a chié sur l’épaule de François Hollande le 11 janvier, se renvoit vingt ans en arrière apprenant à dessiner aux frères Kouachi et déviant leur destin tragique, exprime sa lassitude de la pression médiatique, raconte la vision complotiste des attentats, il se moque avec une tendre ironie des hommages et de la pluie de crayons ayant suivi l’attentat. Mais il en vient aussi à frôler la folie en tentant de faire brûler ses Charlie hebdo dans le four, gagné par une frénésie rouge. Dans un des récits les plus réussis, à la fois drôle et poignant, il extériorise son trauma en se dessinant parlant à la tombe de Charb. On y apprend aussi dans l’album, avec surprise, que le 7 janvier, cruelle ironie, est sa date anniversaire (“et qu’il ne se passe jamais rien” à cette date-là)…

    La courte préface, très bien écrite, Luz dit très exactement l’objet de son livre. Et celle-ci mérite d’être retranscrite dans son intégralité : “Un jour, le dessin m’a quitté. Le même jour qu’une poignée d’amis chers. A la seule différence qu’il est revenu, lui. Petit à petit. A la fois plus sombre et plus léger. Avec ce revenant, j’ai dialogué, pleuré, ri, hurlé, je me suis apaisé à mesure que le trait s’épurait. Tous deux, nous avons essayé de comprendre. Nous nous sommes dit, le dessin et moi que nous ne serions plus jamais les mêmes. Comme tant d’autres. Ce livre n’est pas un témoignage, encore moins un ouvrage de bande dessinée, mais l’histoire de retrouvailles entre deux amis qui ont failli un jour ne plus jamais se croiser.”

    Depuis ce début de semaine, on sait que que ce cheminement va aussi s’accompagner d’un éloignement de Charlie hebdo et du rythme de l’actu. Pour tenter de se reconstruire, de se retrouver. Dans cette voie, Catharsis peut faire figure de beau et radical premier pas.

    Thérapeutique, douloureux, drôle, violent parfois, alternant l’intime, la mise à nu et l’humour distancié, jouant du gag comme de l’évocation poignante, se dessinant aux bords de la folie, avec le sexe comme exutoire et l’amour pour “la femme de sa vie” comme issue, Luz livre ici des pages superbement métaphoriques (comme celle où il se laisse tremper par la pluie, sa tête progressivement lavée par la pluie) tout en parvenant, par ailleurs, à retrouver son humour habituel. Ce maëlstrom d’émotions s’illustre dans son style graphique, où l’on retrouve le trait caractéristique de ses strips de Charlie, mais aussi des planches épurées et enfiévrées de scènes érotiques.

    Un album singulier, impressionnant et émouvant, donc, en forme de récit d’une renaissance. Mais un exercice de “purification” qui se montre aussi libératoire. Et d’une lucidité lumineuse sur ce qui l’a traversé, et a traversé la France, ces derniers mois.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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