Ces bêtes qui ensanglantèrent la Sicile une histoire de Cosa Nostra

    La pieuvre, quatorze ans de lutte contre la mafia, Manfredi Giffone, Fabrizio Longo, Alessandro Parodi, éditions Les Arènes, 416 pages, 27 euros.

    Avec ses personnages humains à tête d’animaux et son récit policier, La pieuvre affiche une certaine parenté avec Blacksad, la série phare de Guarnido et Canales. Sauf qu’ici, dans cette plongée sur une quinzaine d’années de lutte contre la mafia sicilienne, tout est vrai, ou le plus documenté possible. Et loin du romantisme glamour du Parrain de Coppola.

    Certains, en Italie ont vu dans ce magistral roman graphique de ces trois jeunes trentenaires, le Maus de l’Italie. L’implantation de la mafia dans la société italienne n’a bien sûr rien à voir avec l’idéologie raciale nazie et le récit est ici particulièrement choral, loin de l’introspection familiale de Spiegelman. Mais, effectivement, les deux ouvrages ont bien quelques points communs. Notamment celui d’en ressortir gratifié et plus intelligent.

    Il faut ainsi avoir le courage de s’y plonger, de s’y perdre parfois. de s’accrocher. Un effort payant, cependant, car le résultat est, ici aussi, assez magistral. Et l’emprise de la “pieuvre” aura rarement été aussi bien décrite, avec ses multiples ramifications sur la société transalpine et, surtout, en rattachant les fils de différentes affaires qui ont défrayé la chronique italienne tout au long des années 80. Il faut donc accepter de ne pas saisir, au départ, tous les noms des protagonistes, ne plus trop arriver à remettre une identité sur un visage – ou un mufle – ne retenir que les patronymes les plus emblématiques, ceux du général Della Chiesa, du juge Falcone ou de l’inoxydable président du conseil, Giulio Andreotti (un glossaire biographique des personnages, en fin d’ouvrage, permet néanmoins de s’y retrouver assez facilement).

    Le parti pris du dessin animalier de Fabrizio Longo et Alessandro Parodi – deux Gênois sortis de la Scuola Chiavarese del Fumetto – rehaussé à l’aquarelle, sert, de ce point de vue bien le propos, en donnant une force peu commune à ces tueurs à tête de sanglier, ces parrain aux airs de babouin ou de tigre, ces hommes de mains au profil de cochons, un Andreotti en fennec – ci-contre – au faux airs du Yoda de StarWars !) ou le juge Falcone en gros chat. Le petit format et le gauffrier classique accentuant encore le côté oppressant et étouffant de cette tragédie italienne.

    L’histoire, qui suit un strict défilement chronologique, débute en 1978. Alors que l’Italie est traumatisée par la découverte de la mort d’Aldo Moro, tué par les Brigades rouges, en Sicile, une terrible bataille s’annonce entre les clans mafieux. Début d’une décennie sanglante. Un conflit à fronts multiples, entre police, justice et malfaiteurs, mais lutte interne aussi entre clans, d’où va émerger la figure, psychopathe, de Toto Riina.

    Face à cette vraie guerre – près d’un millier de morts entre 1981 et 1983 ! – sur fond de trafic de drogue, va naître le “pool anti-mafia”, qui permettra d’aboutir au “maxi-procès de Palerme”, en 1986 et 1987, avec ses 474 inculpés. Mais aussi à la remise en cause des pouvoirs des juges. Luttes internes à la magistrature, scandale de la Loge P2 (où l’on voit apparaître le nom, alors peu connu de… Silvio Berlusconi !), opération “mains propres” qui va décapiter la classe politique et jusqu’à l’émergence du fantasmatique réseau “Gladio” activé par les services secrets et la CIA pour combattre une éventuelle menace communiste, c’est tout le système de Cosa Nostra et ses ramifications politico-économiques qui est disséqué. La pieuvre aux multiples tentacules est mise à nu ici avec une force narrative indéniable.

    Pour son premier scénario de bande dessinée, Manfredi Giffone réussit un coup de maître. Une page d’histoire et un bel hommage rendus aux juges Falcone et Borselino, dont l’assassinat, en 1992, sert d’épilogue – provisoire – au livre.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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