Corto Maltese ne perd pas le nord

    Corto maltse_soleil de minuit_couvCorto Maltese, tome 13: sous le soleil de minuit, Juan Diaz Canales (scénario), Ruben Pellejero (dessin). Editions Casterman. Edition couleurs 88 pages, 16 euros ; édition noir et blanc 96 pages, 25 euros ; tirage de tête limité 120 pages, 150 euros.

    Vingt-trois ans après son dernier périple à la recherche du continent perdu de , Corto Maltese est de retour dans les rayons, ce mercredi 30 septembre. Et l’icône (déclinée sur multiples supports, du mug au peignoir de bain) redevient personnage et héros de ses aventures sur la page blanche. Différent et pourtant si semblable. 

    On le retrouve ici, sous la plume de Juan Diaz Canales (scénariste de Blacksad) et de Ruben Pellejero, chronologiquement juste après le premier album, la ballade de la mer salée. En 1915. Alors que la guerre fait rage en Europe, le marin maltais a posé l’ancre à Panama, de retour de ses aventures dans le Pacifique. Repos ponctué de rêveries (où il voit Raspoutine mourir gelé sur la banquise) bientôt interrompu par appel à l’aide de son ami Jack London. L’écrivain lui demande de remettre une lettre à une certaine Waka Yamanda, chanteuse de saloon reconvertie en passionaria des prostituées en Alaska. Laissant Raspoutine à ses conquêtes féminines, Corto Maltese met le cap vers le Grand nord. C’est le début d’un nouveau périple agité, marqué par un naufrage, une capture par des patriotes irlandais, une rencontre avec inuit se prenant pour Robespierre, un combat contre des proxénètes japonais…

    Bien des choses étranges sont accomplies sous le soleil de minuit
    par les hommes qui cherchent de l’or
    le long des pistes enneigées, des secrets sont tapis
    à vous glacer le sang.
    Les aurores boréales ont assisté à de singuliers spectacles,
    et sans conteste le plus étonnant
    eut lieu sur la rivière du Labarge, la nuit
    où j’ai incinéré Sam McGee

    Corto, dans "La ballade de la mer salée, son premier album
    Corto, dans “La ballade de la mer salée, son premier album

    Cet extrait d’un poème de Robert William Service, qui ouvre l’album et lui offre son titre en donne aussi l’ambiance et les promesses. “Choses étranges“, “singuliers spectacles” et “secrets tapis” parsèment ce treizième album dont c’est peu de dire qu’il était attendu, ces derniers mois, depuis la révélation d’une reprise du héros mythique de Hugo Pratt.

    Comme Blake et Mortimer ou Astérix (mais Spirou le fait depuis longtemps également), Corto Maltese connaît désormais une deuxième vie. Avec l’objectif éditorial, sans doute, de lui conférer une nouvelle audience et d’en faire vraiment un héros récurrent – d’où la réédition de l’ensemble des albums sous une nouvelle jaquette privilégiant le nom du héros et la parution d’une édition principale en couleurs doublée d’une version noir et blanc. Fruit d’une longue élaboration, bien décrite ici ou, le projet ne manque pas d’atouts, ni de séduction.

    Corto, dans le dernier album dessiné par Pratt: "Mû"
    Corto, dans le dernier album dessiné par Pratt: “Mû”

    Une fois passé la tentation stupide de la comparaison (exercice d’autant plus vain que Hugo Pratt avait déjà, lui même, fait évoluer son personnage et ses univers), on peut se laisser prendre par le récit. Surprenant, le prologue onirique tient surtout de l’hommage référence au plus fameux alter ego de Corto, Raspoutine, et du passage de témoin.

    C‘est parti, ensuite, pour la grande aventure. Dans son dessin, Ruben Pellejero restitue bien dans son trait léger la finesse de Pratt et sa puissance évocatrice. Avec la volonté, comme il le précise “d’opérer un mélange de différentes époques et (de) rester fidèle à l’esprit de Pratt avant tout“. Dans certaines planches, l’illusion est bluffante.
    Tout comme peut être enivrante la galerie de personnages, hauts en couleurs, qui ponctuent l’histoire. Des figures réelles mises en scène – comme l’explorateur noir méconnu, Matthew Henson, l’écrivain Jack London, bien sûr ou Waka Yamada, l’ancienne prostituée japonaise – cohabitent avec d’autres personnages imaginaires mais marquants, à l’image de ce Robespierre inuit fascinant.

    Le lecteur de Pratt ne sera pas dépaysé ici. Entre romantisme et humanisme, violence des hommes et beauté froide de la nature. Et ceux qui découvriront Corto Maltese à l’occasion de cette sortie, très médiatisée, pourront aussi y trouver de l’intérêt. Qu’ils saisissent, ou non, toutes les références placées dans l’histoire.

    Corto dessiné par Ruben Pellejero, dans Sous le soleil de minuit
    Corto dessiné par Ruben Pellejero, dans Sous le soleil de minuit

    De fait, c’est moins un manque de fidélité qui gêne que la volonté de sembler vouloir restituer toutes les dimensions passées des histoires du héros : aventuriers insolites, soldats de fortune, révoltés engagés dans une cause désespérée, femmes fatales, ces personnages qui habitent les différents albums sont tous présents. Mais ils n’y font souvent qu’un bref passage. De quoi laisser frustré des potentialités non explorées (ainsi des Fenians irlandais, du leader inuit ou de la révolte des prostituées, qui auraient pu, chacun, fournir matière, à un récit développé).

    Le récit fait donc la part belle à l’aventure, en enchaînant les séquences – concession à la “modernité” ?  – très vite (avec la volonté, peut être aussi, pour cette première reprise, d’en mettre plein la vue aux lecteurs). Le rythme en est incontestablement dense, mais s’il est bien maîtrisé, il perd un peu de la nonchalance éthérée des précédentes balades de Corto (une dimension à la limite du fantastique que l’on retrouve néanmoins parfois, comme dans ce face à face muet, aux accents mystiques, avec un ours blanc).

    Bref, un album d’aventures qui ne démérite pas et s’inscrit comme un point de départ d’une nouvelle époque. Et c’est aussi ce qu’on lui demandait.

    Corto Maltese-sous le soleil de minuit_planche

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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