Hugues Hairy : « L’Historial : un musée humaniste »

     Ancien conservateur, cheville ouvrière de la grande institution de l’est de la Somme, Hugues Hairy se souvient, à l’occasion des vingt ans, de sa constitution et des différentes étapes de la longue mise en place.

     

    Hugues Hairy, ancien directeur de l'Historial.

    Dès le début, votre rôle a été très important dans l’édification de l’Historial.

    De 1985 et jusqu’à septembre 1995, j’ai été dans le projet de l’Historial, puis j’ai pris la direction du développement culturel du Département. En tant que conservateur en chef des musées départementaux (Saint-Riquier et l’Historial en devenir), j’ai donc oeuvré en ce sens. Titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’avais auparavant notamment travaillé comme contractuel au Musée national des arts et traditions populaires.

    Comment est né l’Historial et qui a trouvé le nom?

    Il est né de la volonté de Max Lejeune, président du Conseil général de la Somme qui souhaitait équilibrer le territoire en matière culturelle. Il avait décidé de créer le centre culturel de Saint-Riquier, à l’ouest du département; un second centre fut créé à Amiens (le centre culturel de la Somme). Il fallait donc fonder quelque chose dans l’est. L’idée a donc consisté à créer un troisième centre culturel polyvalent (avec expositions, spectacles, etc. et une salle consacrée aux batailles de la Somme). En fait, l’idée avait été suggérée par Christian de La Simone, chargé de mission à l’action culturelle. Max Lejeune a pris la décision en 1984. Les premières études révélèrent qu’il était nécessaire que la prédominance fût donnée à la guerre de 14-18. Je me suis donc retrouvé dans ce projet dès son origine. Le nom a été trouvé par un consultant que nous avions engagé (Gérard Rougeron,, passionné d’histoire et natif de Péronne, ce qui était complètement un hasard). Au départ, rien ne présidait à l’idée que le projet puisse s’installer à Péronne. C’est en 1985 qu’il fut décidé qu’il s’installerait dans cette ville, centre des combats, ville qui avait connu la guerre, les succès, les occupations, les revers… Un concours d’architecture fut donc lancé et le projet fut confié au célèbre architecte Henri-Edouard Ciriani, un Péruvien adepte de Le Corbusier. L’Historial est une

    production culturelle ex nihilo; au départ, il n’y avait ni lieu, ni collection aucune. Pas d’histoire à raconter, ce 70 ans après la guerre au moment où le conflit de 14 était en train de basculer de la Mémoire dans l’Histoire. Il fallait donc qu’on écrive un scénario conforme à l’esprit des années quatre-vingt. Nous nous sommes entourés d’un petit groupe d’historiens pour mettre en place ce scénario historique sous la direction de Jean-Jacques Becker qui s’entoura de ses meilleurs élèves (Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker) et de collèges étrangers (l’Allemand Gerd Krumeich, l’Américain Jay Winter); ce petit groupe d’historiens constitua le noyau initial du futur centre de recherche de l’Historial. Ensemble et avec nous, ils définirent les grandes lignes du projet historique du musée, projet que l’on peut résumer en deux points ;: créer un musée international présentant les points de vue français, britanniques et allemands; créer un musée qui présente face à face les aspects militaires et les civils. A partir de là, tout se mit en place en parallèle : le projet architectural, la muséographie, la constitution des collections pour lesquelles nous engageons un passionné d’histoire, Jean-Pierre Thierry, de Villers-Bretonneux, qui a charge de courir les lieux susceptibles de nourrir ces collections ( collectionneurs, marchands, rèderies, marchés aux puces, etc.); il entretient un réseau de correspondants à l’étranger. Il était pour nous impensable de constituer une collection complète et polymorphe. On a donc assis la collection sur l’écriture historique. A partir de là, commence une aventure de six ans et demi qui s’achèvera avec l’inauguration du 16 juillet 1992. Entre temps, nous avions changé l’équipe chargée de la muséographie et confié celle-ci à la société Repérages (de Paris). L’inauguration se déroula en présence de Louis Mexandeau, secrétaire d’Etat aux anciens combattants, de nombreux ambassadeurs des pays belligérants, et de l’écrivain allemand Ernst Jünger.

    Quel était votre rôle?

    J’étais la cheville ouvrière chargée de cautionner les acquisitions et de finaliser les choix. Plus largement, j’étais impliqué dans l’ensemble du projet. Un rôle permanent et peu visible.

    Quelle était la philosophie globale du projet ?

     

    Contrairement à ce qui avait été fait entre les deux guerres, il ne s’agissait pas de faire un musée national, presque nationaliste, mais de créer une véritable confrontation entre les points de vue des trois principaux belligérants. Par ailleurs, c’était la dernière guerre ancienne et la première guerre moderne, notamment avec la montée en puissance des armes modernes (aviation, gaz, chars, artillerie, etc.); la première guerre à distance. C’était aussi la première fois où les civils étaient autant impliqués dans la guerre (évacuations, occupations…). La première fois où la société civile était complètement impliquée dans le conflit (propagande au quotidien). De fait, la muséographie illustre les dichotomies entre le militaire et le civil; ce qui se lit dans le parcours muséographique : le militaire au centre des salles, la vie des civils en périphérie. On soulignera aussi l’importance de la recherche filmographique largement mise en oeuvre par Gérard Rougeron. Des archives cinématographiques avec des extraits courts et longs qui sont considérés comme des objets du musée. Ils venaient appuyer le discours historique ou s’y substituait.

    Pourquoi l’Historial a-t-il été créé à cette époque?

    C’est le problème de la mémoire et de l’histoire. Il faut un temps plus ou moins long pour sortir de l’affectif et du mémoriel, ce pour aborder l’aspect historique. Les historiens étaient prêts dans les années quatre-vingt à effectuer cette bascule, et le public était prêt à recevoir ce type d’explication. C’est un musée qui a des collections originales mais qui n’est pas atteint de collectionnite. Il n’y a donc pas de galeries d’uniformes, pas de galeries de médailles. C’est un musée qui se veut humaniste dans lequel l’Homme est au centre du débat. C’est un musée nouveau qui regarde l’Histoire autrement.

    Vous souvenez-vous des toutes premières acquisitions?

    Tous les objets ont une histoire qui est toujours rattachée à des rencontres, la plupart ayant une grande force d’émotion. Au départ, le musée n’existe pas. Il faut donc convaincre la direction des musée de France de nous constituer en musée officiel. Il a fallu que nous allions à Paris pour présenter notre projet en accompagnant cette présentation des embryons de collections largementconstitués d’une collection dont j’avais eu connaissance lors d’une exposition temporaire que j’avais mise en place, à la fin des années soixante-dix, à Saint-Riquier. Elle était intitulée « Les enfants dans la Grande Guerre » et s’appuyait sur la collection d’un collectionneur acharné : M. Van Treck, qui résidait dans l’Aisne. Le Conseil général de la Somme avait acheté sa collection (gravures, peintures, etc.).

    On dit que les Péronnais ont un peu grincé des dents lors de l’installation de l’Historial dans le château féodal. Est-ce exact?

    C’est vrai car ça bousculait leurs habitudes et on avait créé un bâtiment moderne. Mais ça n’a pas provoqué de longs débats ni de grosses polémiques.

    Quels furent les premiers publics?

    Des publics de tous horizons. Dans un premier temps, surtout des Français (groupes et individuels). Mais très vite, les publics britanniques, habitués à fréquenter la Somme et notamment la région d’Albert, se sont intéressés à l’Historial; les Allemands venaient en moins grand nombre, ceci certainement à cause de la distance. Aujourd’hui, le public est réparti en trois fractions équivalentes : les scolaires, les individuels et les groupes. A noter qu’on a reçu un nombre important de groupes d’anciens combattants (y compris de 14-18). Jamais nous n’avons été confrontés à des oppositions farouches et frontales.

    Vous souvenez-vous d’une anecdote survenue au cours de la création de l’Historial?

    Je me souviens que nous étions partis, Jean-Pierre Thierry et moi, en Loire atlantique à la rencontre d’un collectionneur spécialisé dans le matériel médical. Et nous sommes revenus avec un violon de tranchée bricolé à partir d’une boîte de munitions. Je me souviens aussi de la rencontre avec les héritiers de Georges Duhamel qui nous avaient confié les souvenirs de leur père, chirurgien aux armées. Ils nous ont donné une flûte sur laquelle, après avoir opéré toute la journée dans le sang et la sueur, l’écrivain essayait de survivre grâce à la musique. Aujourd’hui, cette flûte trône toujours dans le musée (en salle 3), appuyée sur la cantine militaire du médecin Georges Duhamel. Il possédait aussi une partition de sonates pour piano qu’il avait retranscrite pour la flûte.

    Comment voyez-vous l’avenir de l’Historial?

    A l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, où elle pourrait plonger dans les tréfonds de l’Histoire (car il n’y a plus de survivants), il convient donc d’élargir le propos aux phénomènes guerriers plus largement, et considérer que 14-18 a constitué un pivot.

    Comment expliquer que la bataille de la Somme ait été longtemps mal connue, voire méconnue?

    Car elle s’est produite en 1916 et que Verdun a eu lieu en 1916. Verdun, bataille française, où tous les régiments sont passés. La bataille de la Somme est un combat qui concerne le Britanniques. Il suffit de comparer ce qui est relaté dans les manuels scolaires d’histoire des deux pays.

    Comment la collection personnelle de l’écrivain Yves Gibeau s’est-elle retrouvée à l’Historial?

    J’avais rencontré le photographe Gérard Rondeau, ami d’Yves Gibeau; il nous emmenés dans la maison du romancier où nous avons découvert sa passion pour la guerre de 14. Il parcourait les lieux de combats et avait réuni une véritable mémoire de la terre sous forme d’un ensemble d’objets retrouvés dans les champs. Il avait exposé le tout dans son grenier, sur une table. Nous avons décidé de déplacer cet ensemble et de l’installer comme mémoire de la terre à l’Historial (salle 4).

    Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

     

     

     

     

     

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

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