Il y a trente ans, Malik Oussekine, Contrecoups mais pas à contretemps

     Contrecoups, Laurent-Frédéric Bollée (scénario), Jeanne Puchol (dessin). Editions Casterman, 208 pages, 18,95 euros.

    La coïncidence n’était certainement pas voulue. Mais le timing est plutôt bien choisi. Alors que bourgeonne un nouveau mouvement de contestation dans la jeunesse, avec, aussi, ses premiers échos de répression policière musclée, ce petit roman graphique rappelle l’un des épisodes fort et traumatisant en la matière: la mort de Malik Oussekine, en décembre 1986, victime d’une “bavure policière” des voltigeurs de Pasqua, alors qu’il était, en plus, parfaitement extérieur au mouvement de contestation contre la loi Devaquet d’autonomie des universités.
    Un mouvement qui est alors au plus fort, en ce début décembre 1986. Le gouvernement a reculé sur certains points mais refuse de retirer son texte. La situation est tendue, l’affaire est passée des mains du ministre de l’Enseignement supérieur, Alain Devaquet, à celui de l’Education, René Monory et même plutôt à celui de l’Intérieur, Charles Pasqua. “Soixante-huitard” comme Chirac, il entend bien ne pas laisser la situation dégénérer comme dix-huit plus tôt…

    C’est la nuit de sa mort de Malik qui est donc racontée ici. De façon chorale et kaléidoscopique. Olivier, étudiant en lettres est dans l’AG de la Sorbonne, sur le point d’être évacuée par les CRS lorsqu’il croise Estelle, dont il tombe amoureux ; Martin, fait partie des policiers du chef de l’Etat, Jacques Chirac en voyage officiel à Londres ce 5 décembre, mais le fonctionnaire doit aussi cacher son homosexualité ; Oscar, infirmier de permanence à l’hôpital Cochin s’attend à une nuit chargée à cause de la répression du mouvement étudiant ; Jean-Luc, flic à l’inspection générale des services (l’IGS) s’apprête à partir en week-end et à gérer les suites d’un divorce pas facile, Jacky, petit voyou va acquérir brusquement une conscience sociale, etc. Voisins, flics, voyou, étudiants, médecin-légiste, ils vont tous croiser Malik Oussekine cette nuit-là. Et tous en resteront marqués…

    On veut bien croire Laurent-Frédéric Bollé lorsqu’il écrit que le fait que l’album sorte l’année du trentième “anniversaire” de la mort de Malik Oussekine ne relève pas du calcul ou de la stratégie marketing, mais simplement parce que les deux auteurs étaient “prêts”, après avoir été longtemps été imprégnés par cette histoire. Car de nombreux membres de cette génération-là (dont l’auteur de ces lignes) ont aussi été fortement marqués par cet événement. Et on a pu aussi, comme dans le prologue de l’album, s’interroger sur ce que serait devenu Malik Oussekine, qui aurait eu cinquante ans cette année.

    Il revit bien ainsi, porté par le trait réaliste et précis de Jeanne Puchol et son noir et blanc très contrasté. Et à travers lui, c’est un instantané réussi de l’époque qui est restitué, trente ans plus tard, dans ce roman graphique. Très bien rythmé, et accompagnant tous ces destins saisis le temps d’une nuit et de la journée qui va suivre, le récit remonte le temps de cet événement au retentissement si marquant et en décrypte bien les différentes facettes,

    Un petit rappel pour l’histoire et aussi une alerte pour ceux qui songeraient à trop lâcher la bride, voire inciteraient ouvertement à la répression.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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