“J’aime m’adresser à des gens qui ne pensent pas être concernés par la BD”

    Ce lundi 7 novembre, Etienne Davodeau a participé à la première rencontre des Bulles du lundi de la saison. Devant une forte assistance, la soirée a permis de revenir sur son itinéraire et ses déjà nombreuses publications. Auparavant, on a évoqué avec lui un peu plus son dernier album, Les Ignorants. Rencontre.

    Photo Daniel Muraz

     

    Comment vous-est venu l’idée de ce livre, quand même un peu atypique ?

    L’idée m’est venue, d’abord dans un premier temps, en cotoyant Richard Leroy, ce vigneron dont je fais le portrait dans ce livre. C’est un garçon que je connais depuis une quinzaine d’années. On vit dans le même village, dans les coteaux du Layon, au sud d’Angers, dans le vignoble du Val de Loire. Il fait du vin et a un parcours un peu particulier et qui, surtout, est très investi dans son travail. Et qui en plus sait bien en parler. Pour moi dont le boulot est de raconter des histoires, de faire des portraits de gens, c’était un garçon qui m’intéressait. Je me voyais bien utiliser sa personnalité comme personnage de bande dessinée, mais je me heurtais à une difficulté : il y a un peu plus de dix, j’avais déjà fait un ouvrage sur le monde agricole, le bio, etc Rural !. Cela m’emmerdait un peu de refaire la même chose. Donc l’idée ne dépassait pas le stade de l’idée à cause de ce parallèle fâcheux éventuel. Et puis, il y a deux ou trois ans, Richard est venu dans mon atelier et m’a posé des questions sur mon métier – ce que j’ai dessiné dans le livre – qui m’ont fait penser que ce type là ne connaissait rien à la bande dessinée. Renseignements pris, c’était le cas et il n’en n’avait même jamais lu, ce qui faisait pour moi un “cobaye” intéressant. Et là, l’idée de “l’initiation croisée”, comme le sous-titre l’indique, m’est apparue comme une sorte de flash, d’évidence. Et le livre s’est mis en place à ce moment-là !

     “Pas de scénario,
    pas de découpage,
    pas de story-board”
     

     

    Vous aviez dès le début une idée précise du livre, de son découpage, etc ?

    Non, ce n’était pas une démarche construite intellectuellement, c’était instinctif. J’ai senti qu’il fallait que cela soit absolument improvisé, que je m’embarque dans ce petit voyage, même local, dans ce monde que je ne connaissais pas, celui de la vigne et du vin, et que lui vienne découvrir le monde de la bande dessinée, il fallait que cela arrive de manière simple et improvisée. C’est quelque chose que j’aime bien et que j’ai envie de développer dans mon travail, l’improvisation. A contrario, préparer beaucoup un livre avant de m’y lancer m’embête de plus en plus… Ce dispositif là me permettait de me lancer dans un travail d’improvisation. Il me fallait bien sûr déjà l’accord du personnage principal, Richard Leroy. Je lui ait proposé et les deux premières pages du livre racontent cela au mot près…

    Et comment présente-t-on un tel projet à son éditeur ?

    Il me fallait aussi que mon éditeur accepte, en effet ! J’ai réuni Sébastien Gnaedig et Claude Gendrot, des éditions Futuropolis, autour d’une bière au festival de Saint-Malo voilà deux ans. Et en deux minutes, je leur ait décrit le projet : un vigneron qui ne connaît pas la bande dessinée, un éditeur de bande dessinée qui ne connaît pas la vigne, l’auteur de BD va bosser chez le vigneron qui, en retour, lit des livres. Point. Pas de scénario, pas de découpage, pas de story-board. Si on signe un contrat, on le signe là-dessus. Et, immédiatement, ils m’ont dit oui… donc j’étais un peu obligé de le faire !

    L’idée de la saisonnalité du livre, sur une année entière, s’est imposée d’elle même ?

    Mon idée était aussi de partir à la rencontre de ce que je supposais exister, à savoir des points de contact dans les façons de travailler de certains vignerons et de certains auteurs de bande dessinée. Je me disais en entendant parler Richard, quand il parle de sa profession dans son ensemble, de sa pratique à lui, j’aurai très souvent pu remplacer le mot “vin” par le mot “bande dessinée”, et j’aurai pu dire la même chose de certains de mes collègues, de certains de mes camarades. Donc, l’idée, c’était de suivre au moins une année, parce que c’est le cycle de la vigne – de la taille à la vendange, etc – et aussi le cycle de la cave (qui est au moins d’une année). Curieusement, c’est aussi le cycle d’un livre. Moi, en général, je mets un an, un an et demi pour faire un livre. C’est une durée moyenne, cela me semblait une durée à peu près naturelle. Du moins, je le supposais. C’était le principe accepté par l’éditeur : j’avais un an et demi pour récolter l’information…

    …. C’est le cas de le dire ! Et ensuite, comment avez-vous travaillé ? A chaud, pendant que vous travaillez ?

    Forcément, on va plus vite à vivre les choses qu’à les dessiner. Donc, il y a forcément un écart qui grandit entre le moment où on les vit et le moment où on les dessine. J’ai commencé à tailler la vigne avec Richard en janvier 2010, et cela correspond au premier chapitre – lorsque mon livre précédent, le tome 2 de Lulu femme nue est achevé et amené à l’imprimerie – mais c’est difficile de travailler dans la vigne et de dessiner ! l’avantage de la taille, c’est qu’on a le temps de discuter. J’avais beaucoup donc d’informations orales, j’avais dans la poche de ma veste un carnet pour noter deux trois points, et un petit appareil photo numérique pour faire quelques petits mémos visuels. C’était un matériel très embryonnaire et le soir dans mon atelier, je remettais cela en forme, je fixais tout ça et j’ai commencé à dessiner au bout d’un mois ou deux, quand j’ai commencé à être bien dans le rythme des choses…

    L’intérêt des Ignorants est, bien sûr, cette découverte du monde de la vigne, mais aussi le contrepoint apporté par les chapitres avec les auteurs  et le monde de la bd…

    C’était l’idée que j’avais proposé à Richard : tu va lire beaucoup de livres que je t’apporterai, cela  va te demander du temps et du travail, en plus de tout le travail à la vigne – qui est un gros boulot quand on seul sur trois hectares – et puis je vais t’emmener dans les festivals, voir des auteurs… Mais les auteurs, c’est toi qui va les choisir, si un livre t’emballe ou t’intrigues, tu as envie de voir l’auteur, on y va ! Il est tombé sur le bouquin de Gibrat. Il me dit : “C’est vachement bien“, et boum, on est allés voir Gibrat. C’est là que la validation s’est faite.
    J’ai eu des doutes au début. En sortant de l’imprimerie, je me suis demandé si mon idée n’était pas juste une bonne idée de pitch. Je commençais à pétocher un peu, car je n’arrivais pas vraiment à amorcer la pompe, à trouver le rythmer. C’est chez Gibrat que les choses se sont mises en place. Là, je me suis retrouvé avec deux mecs qui ne se connaissaient pas du tout, qui n’avaient pas de points communs dans leur pratique professionnelle, mais qui au bout de dix minutes étaient copains et discutaient avec le même “vocabulaire”, ils parlaient de leur engagement dans leur métier : pourquoi on fait du vin ou des livres, pour qui on les fait, etc. Juste l’histoire de deux mecs totalement impliqués dans leur travail, qui y consacraient l’essentiel de leur énergie avec à la fois des convictions et des doutes. Et là, je me suis dit : voilà, le coeur du livre est là, c’est cela qu’il faut que je tienne. J’étais en retrait, je participais à la conversation mais en mineur, on a dû rester une grande journée chez Gibrat. C’était la première fois où ça commençait “à sentir bon”, où la cuisson commençait à se profiler. Et du coup, on a reproduit cela, à la fois chez des auteurs de BD et des vignerons…

     

    “Un livre où on se balade
    et où on rencontre des gens”

     

    Ce sont ces rencontres qui donnent l’équilibre au livre…

    Oui, au final, c’est un livre où on se balade et où on rencontre des gens. Ce n’était pas vraiment ce que j’avais prévu au départ ! Je ne savais pas trop ce que cela allait donner au niveau du rythme du livre. Or, c’est quelque chose qui m’obsède, le rythme de mes livres, j’ai besoin qu’il y ait une mélodie, une basse, tout ça, au sens musical du terme. En général, quand j’écris un livre, je fais très attention à cela, c’est presque ce qui m’intéresse le plus. Mais dans un livre improvisé, comme cela, je n’avais aucun contrôle. Mais, effectivement, on s’est pas mal baladé, bien que nous ayons l’un et l’autre un travail très sédentaire, et c’est ce qui donne aussi le petit tempo au livre.

     Vous parlez de livre improvisé, mais la fin – avec ces ex-“personnages de bande dessinée”, les médecins en Afghanistan dans Le Photographe de Guibert devenus vignerons – paraît, justement, une trop belle fin pour ne pas avoir été anticipée…

    Je connais très bien Le Photographe, qui est un de mes livres préférés en bande dessinée (j’étais déjà très content que Richard accède à ces livres-là), mais là c’était vachement bien. Les deux livres, Le Photographe et La Guerre d’Alan ont beaucoup plu à Richard, et donc on a pu allé voir Emmanuel Guibert. Et, derrière les livres, il y avait les deux mecs de Bergerac. En y allant, j’y pensais bien sûr, et Emmanuel l’a vu tout de suite… Je n’ai pas lutté contre la tentation

    En revanche, quand Richard Leroy rencontrent ces deux vignerons, la discussion est assez animée, sur leurs conceptions réciproques de faire du vin !

    Cela, c’est la cerise sur le gâteau. Après avoir vu plusieurs vignerons dans le Jura ou en Corse, qui partageaient le même esprit, je me disais que si les troisièmes étaient du même style, la redondance n’était pas loin. Quand ils ont commencé à se chicaner sur les appellations, sur le souffre, etc, moi j’étais assis sur mon banc et je me disais : c’est ça qu’il me fallait, j’avais besoin de ça maintenant. Ce sont des gens qui cherchent la même chose, mais qui n’empruntent pas le même chemin et cette petite conversation là était vachement bien. Mais ce sont des choses qui me sont tombées dessus, encore une fois ! Cela me permettait à la fois de clore sur une troisième rencontre de vignerons et d’ouvrir sur autre chose. Mais c’est le cadeau du livre, je n’y suis vraiment pour rien !

     

    “Le Louvre, comme le vin
    sont des portes 
    pour sortir
    du ghetto de la BD”

     

     J’ai cru comprendre que vous avez plusieurs projets en cours, dont, déjà, une suite ou plutôt une sorte de posface à “Un homme est mort” avec Kris ?

    Oui. Il est arrivé pas mal de choses à Un homme est mort depuis la publication. La principale étant que les archives de la police sont maintenant publiques, puisqu’il y avait soixante ans de prescription. Donc d’avril 1950, date de la fusillade évoquée dans l’album à avril 2010… D’une façon détournée, on avait eu accès à ces choses-là avant, mais on ne pouvait pas les publier, sans conséquences judiciaires immédiates. Maintenant, on peut utiliser ça pour raconter comment cet événement a été vécu du côté des policiers. On peut expliquer, mais de façon incontestable – cela ne fait que valider ce qu’on a déjà dit – qu’il n’y a pas eu de policier tué, que le plus gravement blessé a eu un bras cassé. Il ne s’agit pas de dire que les policiers n’ont rien pris, ils en ont clairement pris plein la gueule pendant la manif, mais il s’agit juste de parler de ça. Au-delà de ces archives, il y a le fait que ce livre-là a eu et a toujours une vie vraiment intéressante, avec des rencontres avec les gens concernés, les gens qui l’ont lu, ceux qui ont fait des recherches, etc. Donc, nous avions envie de clôturer tout ça en faisant un petit livre supplémentaire. Le problème que nous avons est que Pierre Le Gohic, l’historien, est décédé la semaine dernière. Donc, il y a une petite incertitude sur la manière dont on va faire…

    Vous avez aussi le projet d’entrer au Louvre, dans le cadre de la série fameuse co-éditée par le musée et Futuropolis ?

    Oui, mais c’est encore très embryonnaire, car ce bouquin, Les ignorants, m’a accaparé jour et nuit pendant pas mal de temps. En tout cas, le principe est acquis et cela faisait longtemps que cela m’intéresse. Dès que Nicolas de Crécy a publié le sien, j’avais dit aux gens de chez Futuropolis que cela m’intéressait. Bon, il y a eu Lulu femme nue, puis les Ignorants… Globalement, tout ce qui va frotter la bande dessinée à un autre univers où elle n’est pas m’intéresse. C’est aussi pour cela que je fais des reportages, afin de sortir la bande dessinée de son petit ghetto et l’emmener dans des territoires où elle ne va pas. J’aime ça, cela peut produire des livres intéressants. Cela me semble même utile, au sens plus large : la bande dessinée mérite mieux que le petit ghetto dans lequel elle ronronne un peu. Donc, Le Louvre me paraît un prétexte, mais pas seulement, un endroit où toucher des gens qui ne lisent pas de bandes dessinées.
    D’une certaine façon, c’est ce que l’on est en train de faire avec Les Ignorants, qui est lu par beaucoup de gens qui ne lisaient pas de BD mais s’intéressent au vin, etc. Ce n’est pas un calcul de ma part, mais c’est quelque chose que j’aime bien faire : m’adresser à des gens qui, a priori, ne pensent pas être concernés par la bande dessinée. Et Le Louvre, comme le vin, comme l’agriculture, ce sont des moyens, des portes que je peux ouvrir pour sortir de ce ghetto. Et je trouve que c’est une des vertus de cette collection-là (qui est d’ailleurs plus un partenariat qu’une collection). Donc voilà, je vais m’y mettre, mais je ne peux en dire beaucoup plus, parce que c’est vraiment très embryonnaire. J’ai rencontré les gens du Louvre pour la première fois il y a quelque semaines, on va se revoir… Et puis il faut que j’aille me perdre dans les couloirs du Louvre…

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    • David Prudhon

      Bravo, pour cette bande dessinée, que j’ai bu/lu d’un trait…
      J’ai aimé l’échange de ces deux mondes (le viticulteur et le dessinateur)…
      Cet échange était intéressant sur de nombreux points : l’amour du métier, de la terre, du papier, de la mise en forme, en bouteille ; la curiosité, le rejet de la facilité, de l’argent facile…
      Sans oublier les nombreuses références (catalogue des bon domaines viticoles) signalés.

      Bref, un récit, certes improvisé, mais qui nous invite à tourner la page.

      Un pur régal… Du coup j’en ai acheté deux…
      Un pour moi, et un pour le Viticulteur du Mas d’Intras (Ardèche).
      Pas de bol, en revenant de Paris, il avait le livre en main. 😀

      Comme quoi.

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