Jean-Louis Murat : « Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes »

     

     

    Jean-Louis Murat sur la pochette de son dernier album "Toboggan".

    Il donnera un concert à la Maison de la culture d’Amiens, le jeudi 16 mai, à 20h30. Et il vient de sortir un excellent album « Toboggan ». Rencontre à Paris.

    Il est dit que vous détestez vous répéter. Qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau avec Toboggan, votre nouvel album?

    Plus de chansons, plus d’ambiances méditatives. La formule rock coupe la méditation et l’herbe sous le pied de la rêverie. Le rock peut devenir un hachoir d’émotions. Il y avait longtemps que je n’avais pas enregistré un disque seul. Je n’ai pas procédé à une recherche bébête de l’énergie, ni de l’efficacité. Il faut tout penser post-rock. Après les machines, quelque chose comme une BO de la crise. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’entendre la musique des traders.

    Cet album est doux et calme. Etait-ce la couleur que vous souhaitiez lui donner?

    Avec l’âge, je ressens le triangle de la forme… La forme faisant usage de fond, si on veut changer le fond, il faut changer la forme… Moi, j’écris à la plume, avec de l’encre et un buvard. C’est très moderne de ne pas avoir de portable et d’écrire à la plume. Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes.

    J‘ai lu que vous aviez fait le choix entre une quarantaine de morceaux. Vous composez très vite et beaucoup. Dans quelles conditions ce disque a-t-il été écrit? Où? Avec qui?

    C’est habituel chez moi. McCartney composait et apportait de très nombreux morceaux. Le studio, c’est trop cher; c’est un lieu d’enregistrement. Pas de composition. J’aime enregistrer en une prise.

    On dit que vous êtes un homme de contrastes. Insaisissable. Qu’en pensez-vous? Et pourquoi?

    Cela me paraît bien naturel. Je procède en musique comme je fais avec les couleurs en peinture. J’utilise les couleurs primaires. Pas de couleurs secondaires, ni de couleurs tertiaires. Ma terre, l’Auvergne, est celle des contrastes : dans les basiliques, le soleil jaune sur la pierre volcanique noire… Ca forge un caractère et une sensibilité. Il faut les deux. Je suis assez contradictoire au quotidien. Je n’ai jamais voulu privilégier une façon d’être. Je suis à la fois tendre et très violent depuis l’enfance. J’essaie de faire au mieux avec ça. Faire des disques, ça me discipline…

    Comment s’est passé la rupture avec Universal? Et votre venue chez Pias, label belge à l’origine?

    En fait, il n’y a pas eu de rupture à proprement parler, mais bien un accord. Pour mon anniversaire, j’ai reçu un cadeau du responsable de chez Polydor. Il me confiait qu’il était fan et m’a souhaité le meilleur pour l’avenir. C’était un peu un hasard si je m’étais retrouvé chez Universal; c’est parce qu’ils avaient racheté V2. Pias sont venus me voir en Auvergne. J’ai fait un disque un peu plus détendu. Travailler avec des labels indépendants, c’est dans ma nature; ça me va bien. Ca correspond à l’image que les gens voudraient que j’aie. Dans la loge, récemment; j’ai vu tous mes anciens patrons (ceux de V2, de Virgin, de Polydor, etc.) Ils se sont tous retrouvés dans la loge. (Rires.) Ma réputation de mauvais coucheur est un peu idiote.

    On lit dans votre biographie que si vous n’étiez pas devenu artiste, vous seriez devenu malfaiteur. Auriez-vous des prédispositions ou un goût pour cette dernière activité ?

    Avant de faire des disques, je n’avais pas de limites. C’est une réalité. Je n’avais pas envie de m’intégrer. J’étais incapable de penser que j’aurais pu devenir un jour salarié et avoir un patron. Très jeune, j’ai ressenti cela. Aujourd’hui, je suis grand-père… N’empêche : quand on voit Bob Dylan, Keith Richards, Verlaine… on comprend que ce qui est le plus proche de la fonction d’artiste, c’est celle de malfaiteur. Si les artistes ne peuvent pas exercer leur activité d’artistes, ce n’est pas bon. Il ne faut pas les contrarier. Regardez Mao, Hitler, Staline… ce sont tous des artistes ratés. Il ne faut pas couper l’herbe sous le pied des artistes; on ne transforme pas les loups en agneaux. Je refuse de tout penser comme un agneau. Un loup qui pense comme un agneau est mort.

    Vous avez besoin du Massif central, de La Bourboule. Qu’est-ce que ces lieux vous apportent? Comment y vivez-vous? Qu’y faites-vous?

    J’habite à cinq kilomètres de La Bourboule, dans une vieille ferme construite par un grand-oncle. J’ai refait le lien paysan. Je suis un pur produit de la paysannerie. Mes parents étaient devenus modernes; ils ont habité en ville. Le lien avait été rompu. Je voulais refaire le lien. Mon retour en Auvergne a été pour moi une façon de me refaire des racines. J’étais perdu; je ne savais plus où j’en étais. Il ne faut pas plaisanter avec ça. On ne peut pas avoir des individus hors sol.

    Comment avez-vous écrit cette magnifique chanson qu’est « Mont sans-Soucis »?

    Mon épouse s’en souvient encore. Et en descendant le col de la Ventouse, j’ai dit à ma femme : « Excuse-moi, il faut que je m’arrête. » J’ai pris un papier, un crayon. J’ai écrit le texte en un quart d’heure. Ca m’est venu en conduisant ma voiture.

    Kevin Ayers, ex-Soft Machine, vient de décéder. Le connaissiez-vous? Parlez-moi de votre amitié avec un autre ex-Soft Machine : Robert Wyatt.

    J’avais vu Kevin Ayers en concert à la fac de Clermont, dans les années soixante-dix. J’aime beaucoup cette époque. (NDLR : il cite Kevin Coyne, Procol Harum, etc.) Robert Wyatt écoute ce que je fais. Au cours d’une interview accordée à un magazine américain, il m’avait classé numéro un de ses préférences. Ce qui me touche chez lui, c’est ce côté ange paralysé. Sa voix est angélique. Il vit comme un pauvre; il me sert d’exemple. Et sa confiance me donne de la force

    Vous aimez lire; quels sont vos auteurs de chevet?

    J’ai lu tout Proust, tout Nietzsche, tout Camus; j’ai repris la lecture de La Recherche du temps perdu. En ce moment, je lis beaucoup sur la Grèce antique. (Dans mon cartable, j’ai un livre de Jean-Pierre Vernant. Lire toute l’oeuvre de Jean-Pierre Vernant, ça me paraît très intéressant.) Je suis en train de lire le dernier Philip Roth.

    Et les écrivains d’Auvergne, vous les lisez?

    Je vous recommande Marie-Hélène Lafon; c’est très très bien. Elle écrit sur le monde paysan; elle est professeur à la Sorbonne, mais elle est du Cantal. Je retrouve tout. J’ai lu tout Marie-Hélène Lafon; j’ai connu tout ça parfaitement. C’est comme si je l’avais écrit moi-même.

    Et Vialatte, vous avez lu?

    Bien sûr. Je l’ai lu grâce à mon grand-père. Les chroniques de Vialatte dans La Montagne. Je n’y comprenais rien, mais c’est le style qui me plaisait; je trouvais ça admirable.

    Et Blondin qui vivait dans le Limousin?

    Bien sûr; j’ai l’impression que j’ai toujours lu Blondin. Je le lisais dans L’Equipe.

    Et Robert Giraud, un sacré écrivain, grand résistant qui combattit dans les maquis d’Auvergne au côté de Guingouin…

    Oui, j’ai lu un livre de lui; je me demande s’il n’y avait pas des vaches Salers sur la couverture. Mon petit dernier s’appelle Gaspard; je l’ai appelé comme ça car c’était le nom des maquisards dans le Puy-de-Dôme. ( N.D.L.R : Émile Coulaudon, dit Colonel Gaspard, héros de la résistance en Auvergne.)

    Vous jouerez le 16 mai prochain à la maison de la culture d’Amiens. Connaissez-vous déjà cette ville et la Picardie?

    Quand j’y viens, je vais voir la cathédrale. La Picardie est le pays des cathédrales.

    Avec quelle formation serez-vous sur scène?

    Nous serons deux sur scène (dont un batteur-percussionniste et une installation avec des images; des choses que j’ai réalisées et qui seront diffusées sur trois écrans). Mon dernier disque sera la matrice de ce spectacle.

    Propos recueillis

    par Philippe Lacoche

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Puzzle

    Un procès d’assises, c’est un puzzle. Ne rêvons pas : on n’en détient jamais ...

    Beau jour de Colères au présent

    Le prochain salon Colères au présent d’Arras affichera encore un joli plateau d’auteurs de ...

    Marc-Antoine Mathieu, génialement décalé

    Julius-Corentin Acquefacques prisonnier des rêves, tome 6 : le décalage, Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, ...

    Deux livres et une pièce pour Lacoche

      Philippe Lacoche dédicacera ses deux derniers livres (Les Boîtes, nouvelle, éditions Cadastre8Zéro, et ...

    Le BDbus voyage à Rue

    A l’occasion des vacances de Pâques, la bibliothèque départementale de la Somme propose ce ...