Kris et ses dessinateurs publient leurs mémoires de guerre

    Chroniques Notre mère la Guerre_couvNotre mère la guerre, chroniques, Kris (scénario), Maël, Vincent Bailly, Damien Cuvillier, Edith, Hardoc, Jeff Pourquié (dessin). Co-édition Les éditions de la Gouttière / Futuropolis, 82 pages, 16 euros.

    Co-éditées par Futuropolis et les éditions amiénoises de la Gouttière, labélisées Mission centenaire 14-18, coordonnées par Kris et Maël, ces Chroniques ne sont pas un “spin of” ou une suite de la série mère, plutôt une manière de tourner la page avec force et subtilité, en un dernier retour sur cette aventure éditoriale. Surtout, l’album est un moyen de “rendre hommage à tous ceux qui nous ont laissé des traces littéraires ou visuelles de leur expérience durant la guerre“, ainsi que l’expliquent les deux auteurs dans la préface. Et de laisser, à leur tour, de nouvelles belles traces…

    Chroniques Notre Mère la Guerre-derParmi tous ces “camarades de tranchées” et sources d’inspiration, cinq, très divers, sont ici mis en avant. Illustres ou plus méconnus, tous ont nourri la réflexion de Kris pour Notre-Mère la Guerre, de façon plus ou directe : Charles Péguy, tout d’abord, l’ex-socialiste devenu chantre de la patrie et dont sont racontés ici les derniers jours, avant sa mort au combat, illustrés par Damien Cuvillier ; Vera Brittain, ensuite, veuve britannique éplorée (par la mort successive de son fiancé, de son frère et de chers amis) qui incarne finalement toutes “ces fiancées, ces femmes, ces soeurs, ces mères” et ce qu’elles ont pu ressentir. Une évocation restituée de belle manière sous le trait d’Edith et qui s’achève par une image très poétique, de “chute de neige d’été” dans le cimetière militaire de Louvencourt, dans la Somme, où est enterré Roland Leighton, le fiancé de Vera.

    Place ensuite aux “poilus”, aux soldats qui ont directement inspiré les personnages de la série, comme Louis Barthas (mis en scène par Hardoc, qui retrouve ici un peu son univers de la Guerre des Lulus), tonnelier, “chrétien socialiste syndicaliste pacifiste antimilitariste” qui fera toute la guerre, du 4 août 1914 au 19 février 1919. Barthas qui eut a encadrer des jeunes extirpés de prison ou de maisons de corrections, comme l’escouade du caporal Peyrac; Barthas dont on découvre l’indépendance d’esprit.
    Le récit le plus poignant et le plus fort est celui consacré à Georges Deloche et Gabriel Chevallier – qui ont tout deux donné “un visage, quelques bribes d’un parcours et une voix” à Notre Mère la Guerre. Georges Deloche, le tankiste aux étonnantes chaussettes tricotées par sa femme, et surtout Gabriel Chevallier, auteur dans l’entre deux guerres d’un roman titré La peur et qui restitue cette guerre subie, terrifiante et dont seul surnage l’instinct de survie. Pas un soldat d’excellence, donc, mais “peut-être LE soldat par excellence“. L’effet de proximité avec les albums précédents est renforcé par le trait de Vincent Bailly (avec qui Kris a aussi réalisé Sac de billes), au dessin non sans quelques proximité avec celui de Maël.

    Enfin, Kris s’est associé avec des étudiants amiénois du diplôme universitaire de bande dessinée – et avec Jeff Pourquié au dessin – pour imaginer quelques destins de “revenants”, de jeunes survivants de la Grande Guerre.

    Chroniques Notre Mère La Guerre_planche VerdunL’ensemble est encadré par une préface et une postface, dessinée par Maël lui-même. Deux récits courts, portés par un beau texte dans lesquels Kris conte deux témoignages personnels. Deux visites près de Verdun, la première en 1986, encore enfant, impressionné par un slogan – fantasmé ? – de mise en garde à l’entrée du mémorial (“Il est interdit de rire, de chanter, de courir, de chahuter, en mémoire de tous ces hommes qui sont morts ici et qui, s’ils se relevaient, ne tiendraient pas debout“) ; la seconde en novembre 2013, vécu comme un pèlerinage au bois des Caures, “là même où l’apocalypse s’est abattue le 21 février 1916 à sept heures du matin sur les chasseurs du lt-colonel Driant“. Et cette nouvelle et ultime incursion dans le souvenir de la Grande Guerre, se poursuit lors de la résidence de Kris à l’Abbaye de Saint-Riquier. Occasion, pour Kris, de se livrer : “chaque nouvelle question amène un nouveau personnage, une nouvelle histoire. Je ne me moque pas des réponses, mais j’aime que ces questions m’entraînent sans cesse vers d’autres horizons“. Des horizons qui sont dévoilés dans l’ultime planche, où l’on comprend que l’on pourrait retrouver, en effet, quelques uns des jeunes “revenants” de Notre Mère la Guerre, mais de l’autre côté de l’Atlantique, dans l’Amérique de Dos Passos.

    Mêlant l’évocation biographique des “compagnons de route” et leur implication dans le projet Notre Mère la Guerre, où Mael et Kris n’hésitent pas à se mettre en scène dans une sorte de “post-making of” de leur travail. Et, de fait, ces Chroniques permettent de saisir un peu mieux encore le sens du travail entrepris par les deux auteurs, mais aussi d’apporter une touche nouvelle à la réflexion sur la Grande Guerre. Et l’intégration des étudiants du diplôme universitaire d’Amiens permet aussi de passer le témoin, de transmettre aux générations futures. Un bel exercice de devoir de mémoire. En mémoire de Notre Mère la Guerre et en mémoire des combattants de la Grande Guerre.

    Chroniques Notre Mère la Guerre-planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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