La beauté retrouvée de Catherine Meurisse

    La légèreté_couvLa légèreté, Catherine Meurisse. Editions Dargaud, 136 pages, 19,99 euros.

    Comme Luz, Catherine Meurisse fait partie des “survivants” du massacre à Charlie hebdo, le 7 janvier 2015. Comme Luz, elle doit indirectement la vie à une histoire d’amour. Une nuit trop prolongée avec sa femme pour lui, le blues d’une rupture pour elle. Le traumatisme post-attentat lui avait fait perdre son dessin. Pour Catherine Meurisse, c’est la mémoire qui a flanché. Un grand vide qu’elle va tenter de remplir à travers sa redécouverte de la beauté, de la nature et de l’art (elle, dont les albums précédents, comme Le Pont des arts ou Moderne Olympia étaient justement des variations et des réflexions autour des peintres et des poètes).

    Tandis que Luz racontait sa reconstruction par l’amour de Camille, Catherine (ainsi qu’elle signe ses dessins dans Charlie) relate sa tentative – ratée – de retrouver Proust, son auteur favori, à Cabourg ou ses plongées dans Baudelaire, poète préféré de Mustapha, le correcteur assassiné de Charlie. Elle revient aussi plus longuement, dans ce qui fait la seconde partie du livre sur son passage à la Villa Médicis, à Rome, où chaque oeuvre vue lui rappelle des aspects du 7 janvier et qui va lui permettre de vivre un “syndrome de Stendhal” à l’envers…

    Dans ce journal, chronique subjective et intime de son année 2015, elle évoque aussi sa vie quotidienne, flanquée désormais de sa protection policière (“c’est quand qu’on arrive dans la normalité ?“), elle raconte son profond malaise, ses cauchemars, la pression médiatique. Elle se remémore aussi son entrée à Charlie, voilà dix ans ou, toute timide, elle s’entend dire par Val qu’elle est désormais “au même niveau que les autres“, dessine un portrait saisissant de toute l’équipe (avec Charb chantant l’Internationale sur la table et Honoré découpant des photos de presse…), reproduit ses tous premiers griffonnages alors qu’elle se remet au travail. Quelques dessins parus dans les numéros suivants de l’hebdo sont également repris. Mais rares. L’essentiel a été dessiné plus tard, à partir du mois de juin. La sortie du livre de Luz ayant servi de déclencheur à son travail personnel de reconstruction.

    La légèreté_case1Et ce travail s’exprime à travers la variété du style utilisé. A son traditionnel dessin simple et expressif en noir et blanc s’ajoute des touches de couleurs, puis des pleines pages faites au pastel (mais donnant plus l’impression d’aquarelles) comme le dessin de couverture, qui fut aussi celui à l’origine de cet album.

    Emouvant et subtil, cet album est aussi drôle, par l’autodérision avec laquelle elle se dessine, petit personnage reiserien perdu dans son cabas gris, et se met en scène à travers des monologues pleins d’ironie. Cette distanciation avec le drame énorme qui la submerge, fut aussi celle des autres rescapés de l’équipe de Charlie, passant sans cesse du rire aux larmes et capables, revivant son trauma mais en étant capable aussi de le dépasser par l’humour ridiculisant les frères Kouachi (appelés par Philippe Lançon, autre rescapé qui signe une belle préface au livre, et Meurisse les “frères Kichi”) ou à travers cette séquence imaginaire ou Charb, en réunion de rédaction de Charlie songe à l’un des terroristes qui aurait eu une gastro la veille de l’attaque et déclare, devant la rédaction hilare : “Heureusement qu’il nous a flingués plutôt que nous serrer la main… Tout Charlie aurait chopé sa gastro et l’année aurait vraiment mal commencé… A Charlie, faut pas tomber malade, sinon le journal peut pas se faire !“. Autre instant saisi au vol, durant la grande manif du 11 janvier, son questionnement passe de “comment ne pas devenir fou ?” à “comment peut-on s’habiller chez Poney Bisou ?” après que son regard a vu une vitrine d’un magasin de vêtements…

    Cette “légèreté” là, qui est tout sauf de l’insouciance, qui parvient à dédramatiser et redonner une dimension humaine à l’événement, emplit le livre. Jusqu’à sa conclusion, de nouveau au bord de la mer, mais une mer devenue plus bleue sous un ciel plus clair et ces derniers mots, qui résument à la fois les mois écoulés et l’état d’esprit de l’auteure : “Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l’équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient avoir vu. Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté. Cette beauté qui me sauve, en me rendant ma légèreté“. Un album très personnel mais dont les réflexions parlent à tout le monde.

    La légèreté_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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