La dernière course de Morand

    Pauline Dreyfus évoque la dernière campagne de Paul Morand à l’Académie française. Un grand livre sur un couple désespérément détestable.

    Évoquer la littérature, tenter de la comprendre, de l’aimer tout à fait, ou juste un peu, se révèle un art difficile. Car souvent, les plus talentueux, les meilleurs sont antipathiques, voire de fieffés salauds. Voyez Céline, le plus grand romancier du XXe, revenu cinglé de la Grande Guerre, mauvais comme une teigne, méchant camarade, bête comme une vieille poule dans ses délires antisémites. Mais quel talent! Quel souffle! Et Le Voyage au bout de la nuit, quel grand roman! Voyez Paul Morand, avec sa tête de gros gâté, sa facilité en tout, son hédonisme agaçant, son mépris détestable de la démocratie et de la République, son épouse indéfendable, cette princesse Soutzo, antisémite, raciste, méchante femme, si détestable dans ses propos et ses jugements. Morand, pétainiste, au sujet de la Résistance, osait affirmer qu’il s’agissait «d’une prodigieuse comédie, admirablement mise en scène par le parti communiste et jouée vingt-cinq ans, dans toutes les langues, par le meilleur acteur qu’on ait vu depuis Napoléon: De Gaulle.» Détestable Morand oui, mais, lui aussi, quel talent! Comment oublier ce styliste hors pair, pas un inventeur comme Céline, non, mais un musicien, un rythmicien des mots, un sprinteur du verbe. Un rapide, un vrai rock’n’roller. Une manière de Chuck Berry de la littérature française. Il faut lire Hécate et ses chiens ou Tendres stocks ou Fermé la nuit. L’excellente Pauline Dreyfus, petite-fille d’Alfred Fabre-Luce, un proche de Morand, vient d’écrire l’un des meilleurs premiers romans de cette rentrée littéraire. Elle y évoque les mois qui précèdent l’élection de Paulo à l’Académie française. Il a 80 ans. Il a déjà essayé plusieurs fois – en vain – de devenir immortel. Trop jeune d’abord, puis, à cause de sa mauvaise conduite pendant la guerre, le Général fit barrage. Il finira par être élu en 68, année symbolique. Il les a eus à l’usure! Pauline Dreyfus s’intéresse aux derniers jours, à leur tristesse, à leur mélancolie. Le vieux monde fiche le camp. Le couple Morand aussi. Le corps de Paul se délabre; Hélène, la princesse épouse, est presque aveugle et sourde, en fauteuil roulant. Ils disent des méchancetés sur le monde entier. Surtout sur le peuple et sur la République? C’en devient pathétique. Pauline Dreyfus a le sens des seconds rôles; elle nous donne à voir le jeune Modiano, Nathalie Baye (qui fait la lecture à Hélène), et quelques autres. C’est vif, très bien écrit; on dirait du Morand.

    PHILIPPE LACOCHE

    Immortel enfin», Pauline Dreyfus, Grasset, 229 p.17 euros.

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    • Ca y est, lectrice, mon amour! J’ai mon blog ! En fait, j’en ai deux (de blogs) : celui-ci dessous (chics) hébergé par mon cher Courrier picard et celui hébergé sur le site de la revue La Règle du Jeu, de Bernard-Henri Lévy. En ce qui concerne ce blog du Courrier picard, j’y parlerai des trois choses les plus importantes dans la vie : les filles, la littérature et le rock’n’roll. On y retrouvera certaines chroniques des « Dessous chics », mon rendez-vous culturel et dominical du Courrier picard, certains bouts d’interviews que, faute de place, je ne peux publier, des commentaires divers sur l’air du temps, des rencontres, des coups de coeur et des coups de gueule… Et pour me faire de la pub, je parlerai sans complexe de mes bouquins. (Pourquoi se priver de se faire du bien quand, d’un seul coup, on devient puissant, grâce à ce fichu blog, presque le maître du monde). Je ne publierai que les commentaires des filles. Ceux, velus et répugnants, des mecs, seront censurés, sauf ceux qui diront du bien de moi. (Ce qui, je le sais, n’arrivera pas.). Voilà, lectrice, ma fée humide, mon ange terriblement sexué, tu sais tout. Jette-toi sur mon blog comme sur mon corps : dévore-le. Dévore-moi, gourgandine!

    • Voir les commentaires

    • Thibault Ponroy

      Bonjour,
      J’ai cru un instant pouvoir partager votre sentiment quant au dernier livre de Pauline Dreyfus sur l’election de Paul Morand à l’Academie Française, s’il n’avait été truffé de trop nombreux emprunts au Journal Inutile, sans l’elegance de guillemets.

    • R. Claude

      Le roman-vrai de Pauline Dreyfus est un petit miracle de style, ce style devenu si rare dans les lettres françaises que vouloir lui chercher une mauvaise querelle pour une affaire de guillemets me semble un peu vain… Si “Immortel, enfin” peut donner envie à quelques lecteurs d’ouvrir les livres de Morand, ce sera un second miracle. Bravo à Pauline.

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