“La pin-up fait partie du concept Dog Fights”

    Dog Fights, la série des deux auteurs amiénois Fraco et Régis Hautière, vient donc de se conclure, avec un joli tome 3. Comme on aime vraiment bien cette trilogie délicieusement trash, et avant de tourner la page, un dernier retour, débridé, avec les auteurs, en forme de rafraîchissement aussi pour ceux qui auraient raté (ou oublié) le début…

    Photo Daniel Muraz / courrier picard
    Fraco (à gauche) et Régis Hautière (au fond), c'est du sérieux...
    Comment est né ce projet, mêlant aventures aéronautiques, polar… et téléréalité ?

    Régis Hautière : C’était les débuts de la téléréalité lorsque la série a été initiée, vers 2002, 2003.  “Loft Story”, c’était en 2001. Et ça commençait à devenir un phénomène de société. Don, forcément, c’était intéressant de s’y pencher. Mais nous avions des envies différentes. Fraco, lui avait commencé à se passionner pour la simulation aéronautique…

    Fraco : Oui, à l’époque, je jouais beaucoup avec Flight simulator IL2 !

    Régis Hautière : Il me disait que ce serait bien de faire un projet ensemble autour de ça… Je me rappelle qu’on en avait discuté au kebab de la gare d’Amiens. Il avait envie de faire quelque chose dans ce créneau, mais sans tomber dans la BD aérienne classique. Moi, j’avais plutôt envie de faire un polar. Et donc, voilà, on a mixé les deux ! La téléréalité nous permettait de donner un cadre à tout ça, et en plus de proposer quelques pistes de réflexion sur ce genre de programmes… Mais sans en faire une thèse non plus !

    Fraco : Ce côté téléréalité nous permettait aussi d’introduire des avions à hélice, mais dans un contexte moderne, sans avoir à traiter une période historique précise, avec des codes bien précis. Et il est important de noter que notre émission Check your six est arrivé avant Koh-Lanta. Il faut le dire, on a inventé le concept avant TF1 !

    Régis Hautière : Et maintenant qu’il y a même un mort, on peut dire qu’ils s’en sont vachement inspirés… Un peu trop même ! En y repensant, c’est vrai qu’il y a un paquet de cadavres dans nos trois albums : des candidats, des spectateurs et même des animateurs, c’est très politiquement incorrect !

    … Il y a aussi des mafias albanaises, en plus. Là aussi, c’est plutôt original…

    Régis Hautière: Là, non. En fait, on commençait à parler des mafias des pays de l’Est, avec la guerre dans l’ex-Yougoslavie et celle en Tchétchénie. c’est plus l’arrière-fond “géopolitique” de la série !

    “J’ai mélangé les maquettes d’avions,
    un peu comme un sale gosse”

    Graphiquement, d’où vient l’inspiration pour les avions ?

    Fraco : J’aime beaucoup les “warbirds“, ces chasseurs de la guerre de 1939-1945. Alors, mes avions sont très inspirés de ceux que l’on voit dans les Têtes brûlées, la série avec Papy Boyington. On retrouve aussi cette ambiance, forcément, car l’émission se déroule dans une île du Pacifique. J’aime les appareils de cette époque-là, car ce sont de grosses machines impressionnantes. Mais je ne voulais pas refaire dans l’exactitude historique, comme disait Régis, donc j’ai mixé les P38 avec des P51 ou des Corsair avec des P40. J’ai un peu mélangé des maquettes, comme le ferai un sale gosse ! Je voulais m’amuser avec ça…

    Ces avions font aussi songer aux appareils de Porco Rosso, le film de Miyazaki…

    Fraco : oui. J’avoue mon admiration totale pour ce film d’animation là, c’est de loin mon préféré de Miyazaki. J’aime cette création basée sur la réalité, mais qui reste de la science-fiction, du délire. En revanche, je pense que les amateurs d’aéronautique peuvent trouver aussi leur compte avec Dog Fights. Car, par exemple, quand les avions atterrissent, les volets sont sortis, c’est le petit détail qui fait que cela fonctionne, qu’on y croit, que ce n’est pas seulement fantaisiste.

    Comment arrive-t-on à gérer (plutôt bien d’ailleurs) le va-et-vient entre ces deux univers, ces deux ambiances si différentes, a priori, que sont le polar urbain d’un côté et les voltiges aériennes sous les tropiques ?

    Fraco: Déjà, graphiquement, c’est intéressant pour un dessinateur, ça évite de se lasser, on change complètement de registre à chaque fois. On est dans une ambiance intimiste au niveau de l’enquête à Seattle et New York, avec quelque chose d’assez noir et on est complètement à l’opposé dans les îles du Pacifique. Là on est sous le soleil et les feux des projecteurs, les avions, le grand spectacle, etc. On est dans sur deux registres complètement différents, cela permet un rythme très sympa sur les trois tomes. Dans les scènes d’enquêtes où il y a parfois pas mal de “bla-bla”, pour situer l’intrigue, cela oblige à trouver des astuces graphiques, de l’ingéniosité dans la mise en scène. Et pour le côté “baston dans les airs”, on est quand même plus libre. Là, je me défoulais.

    “C’est l’univers de la télé,
    le show, le spectacle”

    Une des caractéristiques qui, elle, est similaire, dans les deux univers, est la qualité plastique des personnages féminins…

    Fraco: Je n’y peux rien, c’est ma main, je ne contrôle pas tout ! cela fait 43 ans que j’essaie de la dompter. Bon, cela fait aussi partie du “concept Dog fights”. Il y a un côté pin-up clairement assumé. C’est aussi un argument pour lire la série ! Sur les prochains projets, on sera peut être moins là dedans, mais là, c’est aussi l’univers de la télé privée. Or, qui dit télé, dit spectacle, show et, forcément, avec des belles femmes, etc. Mais il y a quand même moins de filles côté enquête…

    Hautière: il y a Angelina…

    Fraco: Mais ce n’est vraiment la plus sexy

    Il y a aussi la soeur d’Angelina…

    Fraco : Mais elle, elle n’est pas du tout pin-up, c’est plutôt la bombasse vulgaire. Bon, il y a aussi la secrétaire du détective. Plus pin-up 3e âge, certes !

    Un autre aspect, particulier, dans votre série, c’est qu’elle compte toute une série de personnages attachants, mais vous tournez le dos au principe du héros principal, élément classique dans la plupart des récits d’aventures.

    Régis Hautière: C’était à la fois le grand défi et le grand problème de Dog Fights. Déjà, le fait d’être en parallèle sur deux tableaux nous obligeait à avoir un personnage fort de chaque côté. Alors, côté “avions”, on trouve le duo composé de Gas Coleman et Sulfato et, coté “enquête policière”, les trois détectives plus Angelina. Et d’autres personnages apparaissent au fil de l’histoire. C’est vrai qu’au bout d’un moment, c’était assez difficile en fait de gérer tout ça… Et je ne sais pas si on s’en est bien sortis ! En tout cas, on a essayé de faire en sorte que malgré cette pléthore de personnages, le récit reste facilement lisible, que l’on ne se perde pas sur l’identité ou le rôle des personnages. J’espère qu’à la lecture, il n’y a pas ce problème là.

    Fraco: Disons que, côté Pacifique, il y a quand même deux personnages principaux et de l’autre côté la bande des trois détectives. Cela ne fait que cinq personnages, finalement, ce qui n’est pas si important que cela. Et Régis était parti sur le concept des séries américaines, où l’on ne s’attarde pas sur un personnage, mais sur une bande, comme dans Urgences, par exemple. C’est parfois dur à gérer, mais c’est aussi ce qui rend la chose intéressante à faire. Et puis, chacun conserve un caractère qui lui est propre.

    L'ensemble des héros de la série, enfin réunis, lors du final du tome 3.

    “Après Dog Fights, j’ai envie de passer
    à autre chose”

    La série se termine huit ans après avoir commencé. N’est-il pas difficile de conserver une totale cohérence sur une telle distance ?

    Régis Hautière :  oui et non. Bien sûr, on a évolué dans notre vie, mais au niveau de l’histoire – s’il y a certes un premier tome qui est très bavard et les suivants ou j’ai fait des progrès – tout était déjà écrit. Donc, on reste sur un fil conducteur écrit il y a plusieurs années.

    Fraco : Le retard accumulé sur la série, cela reste majoritairement de ma faute, évidemment ! J’ai fait d’autres choix pendant la gestation de Dog Fights, mes enfants sont arrivés, j’ai mis la priorité sur eux. Mais, graphiquement j’ai dessiné essentiellement Dog Fight durant cette période, donc je suis resté sur une ligne assez homogène, je pense. Au niveau du trait, il n’y a pas, me semble-t-il, de grands chocs entre le tome 1 et le tome 3. Mais, il est clair que pour mes projets en cours après Dog Fights, j’ai vraiment envie de faire autre chose, j’ai envie de passer à une vitesse supérieure, notamment niveau réalisme. Là, on est restés sur quelque chose de très accessible, de très grand public, c’est du franco-belge, de la ligne claire, ça a l’avantage d’être lu par tout le monde, mais j’ai envie de faire autre chose…

    “Notre prochain projet
    sera plus sombre et réaliste”

    Et plus précisément…

    Fraco : Le projet sur lequel on travaille actuellement sera plus réaliste, plus sombre, un peu plus rock n’roll. il y aura moins de fantaisie, ce sera moins “rouge et bleu”, quoi !

    C’est donc reparti pour un nouveau projet ensemble ?

    Fraco : Oui, oui. Il faut bien que quelqu’un s’occupe de Régis, donc je le supporte ! Plus sérieusement, on est voisins, on est copains, on est complices, donc ça va vite (enfin, quand je me décide à travailler, ça va vite !) donc, pourquoi pas ne pas continuer à travailler ensemble.

    Ou en êtes vous de ce nouveau projet ?

    Régis Hautière : On en est aux premières planches. Il s’agira d’un road movies, très vaguement, avec une voiture qui sert plus ou moins de maison à l’acteur personnage. Et, cette fois, l’histoire va se concentrer sur un personnages principal.

    Fraco : J’ai dans la tête de grandes références, comme l’autoroute du soleil de Baru. plus sombre, donc…

    Cet album pourrait sortir quand ?

    Fraco :  Tu connnais mon rythme, donc je pense que cela devrait être bon pour 2025 ! En fait, cela devrait aller bien plus vite, puisqu’on part sur un one-shot. Il faut monter le projet puis il faudra trouver un éditeur, après, ça devrait dérouler… J’ai envie de bosser beaucoup plus rapidement, pour pas perdre l’élan, ni la motivation. Et  je sais comment je travaille. Un one-shot, clairement, est un espace plus enthousiasmant, plus libre pour moi. Tu es moins tenu par la pression d’une collection derrière, je sens que je vais plus m’éclater. Ceci dit, attention, une série est une bonne école aussi, sur le plan narratif, de la mise en scène ou du trait, tu as quelque chose d’homogène à tenir, donc c’est intéressant…

    “Le public nous a attendu”

    … Et au final, il y a une série réussie comme Dog fights, et une série qui reste marquante.

    Fraco :  Comme tu dis. On a fait une dédicaces récemment à Bulle en stock, à Amiens. On était ravis de voir que le public était là, qu’il nous avait attendu.

    Hautière : … Et qu’ils n’étaient pas tous morts !

    Fraco : Pas tous. En plus, il y avait une vraie attente du troisième tome….

    … C’était compréhensible. Le tome 2 s’arrêtait très abruptement, en pleine action.

    Fraco : Oui, c’était du “cliffhanging” réussi, je trouve ; on restait sur sa faim. Il était temps que le tome 3 sorte !

    “N’oublions pas la séquence
    du chat qui chie !”

    En revanche, on peut déplorer l’ellipse qui zappe l’enchaînement direct avec la dernière planche du tome 2,  avec Angelina sortant de la douche…

    Fraco :  Ah ! la scène de la douche ! C’est vrai que c’est l’une des séquences fortes de la série. Avec celle du chat-qui-chie. Elle a marqué pas mal aussi, cette séquence du chat de la voisine qui chie sur le paillasson. Je sais pas pourquoi Régis m’a fait dessiner ça d’ailleurs !

    Photo Daniel Muraz / courrier picard
    ... mais pas que, sérieux

     

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    • Guy de La Motte Saint Pierre

      Et oui je l’ai attendu sans mourir . L’impatience et la patience forcée semblent un cocktail intéressant pour permettre aux années de s’accumuler. Et en plus la déception n’est pas au rendez-vous, bien au contraire. J’ai donc relu les trois tomes d’une traite et j’y ai pris un grand, grand plaisir.

    • Guy de La Motte Saint Pierre

      Et oui je l’ai attendu sans mourir . L’impatience et la patience forcée semblent un cocktail intéressant pour permettre aux années de s’accumuler. Et en plus la déception n’est pas au rendez-vous, bien au contraire. J’ai donc relu les trois tomes d’une traite et j’y ai pris un grand, grand plaisir.

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