La terrible beauté de Tchernobyl

    Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage. Editions Futuropolis, 168 pages, 24,50 euros.

    Au printemps 2008, le dessinateur Emmanuel Lepage a passé plusieurs semaines dans la région de Tchernobyl, dans le cadre d’une résidence artistique montée par l’association Dessin’acteurs en bande dessinée. Une association militante bretonne voulant démontrer que “Tchernobyl n’est pas réservé qu’aux scientifiques, aux techniciens du nucléaire, aux journalistes, aux humanitaires“. Avec l’illustrateur Gildas Chasseboeuf, également du voyage, ils en tireront une exposition et un livre, Les fleurs de Tchernobyl (ré-édité cet automne par la Boîte à bulles), au profit de l’association des Enfants de Tchernobyl. Quatre ans plus tard, il y revient avec ce très bel ouvrage. A la fois carnet de voyages et récit à la première personne de cette expédition, ce Printemps à Tchernobyl est un ouvrage fascinant et touchant juste pour rendre compte de ce qui reste la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle.

    D’entrée, Emmanuel Lepage prend le parti du récit subjectif et personnel, faisant revivre, dans une approche chronologique, sa fascination d’enfant devant les images télévisées du drame à l’époque ou la supercherie française du “nuage qui s’arrêtait à la frontière”, puis la préparation de la résidence, ses doutes, les réticences familiales et amicales à un tel projet, puis le voyage vers l’Est, vers l’inconnu et la découverte, déconcertante, de Tchernobyl, vingt-deux après, de ces villes fantômes, mais aussi des gens qui y vivent encore, des enfants qui y naissent, de la nature qui, ironiquement préservée, se montre florissante.

    L'album contient de nombreuses planches, panoramiques ou pleine page, restituant toute l'ampleur du drame.Sans prétendre nullement jouer au spécialiste du nucléaire, Emmanuel Lepage témoigne avec sincérité de ce qu’il a vu, de ses angoisses, de son étonnement, de sa stupeur devant le résurgence de la nature. De sa culpabilité aussi à dessiner des beaux paysages pleins de couleurs ou des enfants qui rient, toute chose qui lui paraissent trahir l’objet de sa mission. Pourtant, c’est en cela qu’il réussit à saisir et à faire partager au mieux l’ampleur de l’horreur nucléaire, mal invisible qui contamine tout insidieusement.

    Lepage restitue cela à travers un dessin soigné et d’une grande puissance. Dont quelques grandes cases panoramiques, muettes et d’un impact terrible. Avec au départ des images en noir et blanc, lugubres et comme irradiées. Puis la couleur s’insinue (à travers la reprise de croquis faits en 2008), rendant compte de la vie qui reprend ses droits, de la beauté insolente de la nature, de la chaleur humaine.

    C’est, pour moi, l’un des albums marquants de cette année 2012. Et en tout cas la démonstration est magistralement faite, comme Dessin’acteur en avait l’ambition que   “l’artiste est à même de capter l’étrangeté de vivre là-bas et d’en témoigner”.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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