L’enfance usurpée de “La Favorite”

    La Favorite_couvLa favorite, Matthias Lehmann. Editions Actes Sud BD, 160 pages, 23 euros.

    Privés de parents, Constance vit chez ses grands-parents, recluse dans un domaine décrépit de la Brie, à l’écart du monde, dans la seconde partie des années 1970. Entre une grand-mère sadique qui la terrorise et un grand-père alcoolique et lâche.

    L’arrivée de nouveaux gardiens portugais, avec leurs deux enfants va débloquer la situation, poussant Constance à prendre conscience de son identité sexuelle travestie et, progressivement, les faux semblants  et les apparences de cette famille aristo désargentée vont se déchirer, faisant apparaître une réalité plus sordide encore…

    Adepte de la technique de la carte à gratter (ainsi que la couverture l’évoque), Matthias Lehman déploie ici aussi un grand talent à la plume, avec un dessin très hachuré, dans une mise en scène déstructurée d’une grande liberté graphique, dont le style fait un peu songer à certains romans graphiques US. S’avouant aussi marqué par des auteurs japonais comme Tatsumi, il met ici en application son art du contraste, entre des décors réalistes et des personnages caricaturaux et très expressifs, reflet de la réalité grotesque qu’il décrit.

    Centré sur la perception de Constance (renforcée par une voix off), le récit se déploie d’abord dans son imaginaire enfantin, marqué par la présence terrorisante de sa “folcoche” de grand-mère. Le huis clos hors du temps va s’ouvrir à l’extérieur avec l’arrivée des enfants des gardiens. Une confrontation qui va bousculer tout l’univers de Constance, avant d’entraîner la perte de celle de ses “grands-parents” indignes, dans un dénouement très réaliste, dans un registre de drame policier. Par petites touches, Lehmann fait vivre des personnages cruels et souvent médiocres, mais sans les juger et sans manichéisme.  Réflexion sur le déterminisme social et sexuel, la maltraitance et ce qui peut la créer,  La Favorite est un joli conte tragique d’émancipation enfantine. Dans un contexte tragi-comique incontestablement marquant.

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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