Lénine, Luther, les deux “L” de la Réforme et de la révolution

     

     

     

     

     

     

     

    Lénine, Ozanam (scénario), Denis Rodier (dessin), Marie-Pierre Rey (conseil historique). Editions Glénat, coll. Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros.
    Luther, Olivier Jouvray (scénario), Filippo Cenni (dessin), Matthieu Arnold (conseil historique). Editions Glénat, 56 pages, 14,50 euros.

    Cette collection “Ils ont fait l’Histoire”, lancée voilà trois ans et forte déjà d’une vingtaine d’albums, comporte forcément des albums plus ou moins réussis. En attendant ceux, annoncés sur Clémenceau et Robespierre (en juin), les deux derniers en date, sur Lénine et Luther, font partie des bonnes biographies de la série. Avec deux personnages qui – au-delà de la même lettre alphabétique commençant leur nom et du fait d’être connus sous leur seul patronyme ou pseudonyme – partagent le même destin d’avoir révolutionné l’Histoire. Chacun dans son domaine…

    C’est un Lénine saisi dans l’intimité, ou du moins, restitué à travers une dialectique entre sa vie personnelle et sa pensée politique, qui revit sous la plume du Québecois Denis Rodier, connu jusqu’ici par son travail dans les comics (chez Marvel et DC) et l’héroïc-fantasy (l’Ordre des dragons) et qui réussit bien son passage à une série réaliste, dans un style réaliste très classique et soigné… et pas facile à traiter vu le nombre de personnages pas forcément très reconnaissables qu’il avait à dessiner.

    Ozanam (qui avait déjà donné dans la biographie avec le superbe diptyque Temudjin), aidé donc de l’historienne Marie-Pierre Rey, saisit Lénine à l’adolescence, en 1887, alors qu’il vient d’être expulsé de l’université de Saint-Petersbourg pour menées subversives et que son frère aîné a été exécuté pour activités terroristes.  Dès lors, et pendant trente ans, il va vivre d’exil en exil, dans toute l’Europe, en intellectuel révolutionnaire animant plusieurs journaux successifs afin de diffuser sa pensée, luttant aussi contre les autres courants traversant la gauche russe. Toujours assisté de sa fidèle épouse, Nadeja Kroupskaïa, qui acceptera la longue liaison de son mari avec la révolutionnaire française Inessa Armand. L’album revient sur les principaux points d’étape de la vie de Lénine: la “répétition” de 1905, son retour en Russie début 1917 juste après que les Russes ont mis fin au régime tsariste, puis le “coup d’Etat” d’octobre et l’instauration de la “dictature du prolétariat” soviétique, vu lucidement mais accepté comme contrainte nécessaire par Lénine vieillissant, que l’on suit jusqu’à sa mort et l’oraison funèbre prononcée par Staline, qui détournera définitivement le projet révolutionnaire léniniste à son profit.
    La description de la vie de cet intellectuel, homme de paroles et d’écrit plus que d’action, n’était donc pas si aisée à retranscrire de manière dynamique. Mais si l’album comporte quelques tunnels et s’il faut avoir un minimum de connaissances préalables pour s’y retrouver dans les divergences entre mencheviks et bolcheviques, ce Lénine réussit fort bien son oeuvre de vulgarisation. Et permet de bien saisir l’engagement et la visée de celui qui proclamait que “là où il a une volonté, il y a un chemin”.

    C’est une révolution d’un autre genre qu’a déclenché Martin Luther. Un séisme non moins profond dans le monde chrétien, en ce XVIe siècle. Là encore, le théologien d’Erfurt est découvert tout jeune, dans ce récit scénarisé par le lyonnais Olivier Jouvray (l’un des co-fondateurs de la Revue dessinée) avec Matthieu Arnold (prof d’histoire à la fac de théologie protestante de Strasbourg) et dessiné par l’Italien Filippo Cenni, dans un style très précis et détaillé mais très classique également.
    Jeune étudiant en droit, Martin Luther décide de devenir moine après une nuit de terreur sous un orage. Une vocation monacale qui tient donc surtout de la peur de Dieu et qui décrit un Luther à l’esprit, comment dire, un brin fragile et exalté quand même…

    Là encore, la difficulté vient à rendre vivant une existence faite essentiellement de méditations intellectuelles. L’album se fait donc parfois très bavard. Et les planches multiplient les petites cases emplies de texte. Mais ces échanges permettent de prendre conscience du cheminement spirituel du fondateur du protestantisme, tout en mortifications et rigueur, et du choc qu’il a eu lors de sa visite à Rome. Colère accentuée par la pratique des “indulgences papales”, où le pape avait trouvé matière à “racheter les pêchés” contre de l’argent sonnant et trébuchant.
    C’est face à cela qu’en octobre 1517, à Wittenberg où il bénéficie de la protection du prince électeur de Saxe, Luther va écrire ses 95 thèses ou, sur la base des “Saintes Ecritures”, il redéfinit les cadres de la pratique chrétienne et s’en prend ouvertement au Vatican. C’est le début d’un conflit à la fois théologique et diplomatique qui va aller croissant, jusqu’à l’excommunication du moine allemand et de ses partisans en janvier 1521. Et la diffusion des thèses de la “Réforme” dans les états allemands, qui prend alors diverses formes dont des émeutes paysannes, rejetées par Luther.

    Là aussi, plus encore que pour Lénine, cet album a le mérite de remettre en lumière pour le grand public, avec quelques images marquantes – comme la reconstitution de la “dispute” de Worms. Entre Réforme et révolution, ce sont bien deux hommes qui ont non seulement pensé, mais bien participer à transformer leur époque.

     

    0

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Le retour de Petit Vampire

    Petit Vampire T.1 Le serment des pirates, Joann Sfar, éditions Rue de Sèvres, 64 ...

    Clara Bruti, 93 ans, perd la mémoire

      Avec “La mémoire de Clara”, Patrick Besson nous donne à lire un roman hilarant, très ...

    Marc-Antoine Mathieu, virtuose à la vitesse de la lumière

    3 secondes, de Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, 72 pages, 14,95 euros. Prenons, enfin, le ...

    Autour de la bande dessinée

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis ! 0J'AIME0J'ADORE0Haha0WOUAH0SUPER !0TRISTE0GrrrrMerci !

    La BD écrit des pages d’histoire

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis ! 0J'AIME0J'ADORE0Haha0WOUAH0SUPER !0TRISTE0GrrrrMerci !

    Il y a trente ans, Malik Oussekine, Contrecoups mais pas à contretemps

     Contrecoups, Laurent-Frédéric Bollée (scénario), Jeanne Puchol (dessin). Editions Casterman, 208 pages, 18,95 euros. La ...