Les dessins censurés enfin dévoilés

    Les dessins érotiques des quelques vingt-cinq illustrateurs de jeunesse, dont l’interdiction par le conseil général de la Somme avait défrayé la chronique depuis cet été, sont enfin visibles, jusqu’au 5 novembre au siège de l’Ordre des avocats d’Amiens. Beaucoup de bruit pour rien – si l’on apprécie Shakespeare ? ou l’épilogue d’une tartufferie – si l’on préfère Molière.

    Jean-Charles Sarrazin, Pierre Cornuel et Janine Kotwica, commissaire de l'expo, le 14 octobre 2010 à Amiens.
    Jean-Charles Sarrazin et Pierre Cornuel, deux des artistes "censurés", avec Janine Kotwica, commissaire de l'expo, lors du vernissage, le 14 octobre au siège de l'Ordre des avocats d'Amiens. Au deuxième plan, on peut reconnaître l'universitaire Jean Perrot, créateur de l'Institut Charles Perrault, professeur émérite à l'université Paris VIII, qui fut assistant à l'Université de Picardie.

    Mais pourquoi avoir censuré de telles oeuvres ? » Cette interrogation était dans tous les esprits, lors du vernissage de notre désormais fameuse “expo des dessins érotiques d’illustrateurs de jeunesse censurée par le président du conseil général de la somme” (ouf).

    Rien de pornographique

    Et une interrogation amusée – ou déçue ? – que risque d’avoir tous les visiteurs qui iront au siège de l’ordre des avocats d’Amiens jusqu’au 5 novembre.
    Dès le départ, la perplexité était certes de mise autour de cette interdiction. À voir les dessins accrochés, l’incompréhension s’accroît encore.

    Rien de pornographique là-dedans et un érotisme pour le moins léger, allusif ou imagé la plupart du temps.  Présentées ainsi,  sagement, sur fond bleu nuit – et sous le regard (un brin lubrique peut être ?) d’Albert Dauphin, premier président du tribunal d’Amiens dont le portrait grand format a été laissé dans la salle – joliment mises en valeur, ces oeuvres impressionnent par leur qualité graphique, mais apparaissent encore plus anodines que dans le catalogue.
    Le parfait exemple en est donné par les oeuvres de Bruno Heitz (connu aussi pour ses excellentes bandes dessinées humoristico-policières).
    Le dessin qui avait particulièrement suscité le rejet du président socialiste du Conseil général de la Somme, Christian Manable (et qu’on ne se lasse pas de republier…), hommage déjà évident à Benjamin Rabier, le créateur du logo de la Vache du rit, devient tout à fait cohérent dans l’exposition de l’ensemble des petites vignettes visant à décliner les rapports (pas que sexuels) entre un artiste et son modèle féminin.

    On a échappé à la chapelle…

    Pour faire une parenthèse sur le catalogue, justement. Édité par l’Association des bibliothécaires de France (ABF), la version définitive de celui-ci – enrichi d’un dossier sur « l’affaire » – dévoile aussi un épisode jusqu’ici inédit. En effet, selon la commissaire de l’exposition, Janine Kotwica, l’expo a failli être accrochée… dans la chapelle des Visitandines d’Amiens, ou loge la DRAC, sur suggestion du directeur du développement culturel du Département de la Somme, qui la jugeait « trop prestigieuse pour être cantonnée dans la bibliothèque départementale ». Cette fois, c’est le préfet qui aurait mis son véto…
    Le conseil général, sollicité par le Courrier picard sur ce point, n’a pas donné suite à la demande…

    Entre rigolade et inquiétudes

    Quoi qu’il en soit, et comme le disait début juin Bernard Joubert, spécialiste de la censure : « Tout est dans l’oeil de celui qui regarde ». Il faut croire que le regard des avocats et des autresnombreux visiteurs présents au vernissage était particulièrement innocent… Et le ton plutôt rigolard du côté des artistes ainsi mis à l’index.
    «Quand j’ai appris cette censure, j’ai éclaté de rire tellement cela me semblait débile. Comment en est-on arrivé, en 2010, à devoir justifier une telle expo ? », soulignait Pierre Cornuel.
    Léo Kouper, l’affichiste à qui l’on doit l’affiche de l’expo se déclarait, lui, plutôt “flatté” d’avoir été ainsi censuré. Mais, fort de l’expérience de ses 84 ans et des évolutions de sa carrière professionnelle, il pouvait prendre du recul. Il fut d’abord connu comme affichiste de comédies – on lui doit notamment de célèbres visuels pour les films de Charlie Chaplin.

    L'affiche de Léo Kouper pour "Le dictateur" de Charlie Chaplin

    Puis, du jour au lendemain, ayant répondu au défi du distributeur, son affiche d’Emmanuelle en fit aux yeux des professionnels du milieu un spécialiste des films érotiques !

    L'affiche de Léo Kouper pour "Emmanuelle"

    De quoi conserver une saine relativité face aux analyses catégoriques et aux jugements aussi expéditifs que définitifs en matière d’art et de représentation.
    Mais “l’affaire amienoise” peut susciter aussi d’autres réflexions sur la pratique de la censure au nom des “bonnes moeurs”. Comme celles émises par cette professionnelle du livre croisée lors du vernissage.
    « Je trouve inquiétant qu’à la censure politique ou religieuse se substitue aujourd’hui une censure de la peur, qui amène à un repli sur soi inquiétant et dangereux. » Et c’est d’autant plus inquiétant quand ce sont des élus qui prennent les devants face à une crainte d’attaque, comme à Amiens ou à Paris avec l’expo Larry Clark.
    Un point de vue partagé par Philippe Levreaud, rédacteur en chef de la revue de l’ABF – qui avait consacré fin 2008 un copieux numéro à la censure : « Il y a surtout de l’autocensure. Finalement, les cas de censure sont des maladresses… Mais il est important,comme aujourd’hui de pouvoir publier et exposer. »
    Une issue rendue possible, cette fois, par l’engagement des avocats amienois et l’implication de leur bâtonnier, Hubert Delarue – et l’ex adjoint de Gilles de Robien à la mairie d’Amiens n’a pas le profile d’un gauchiste libertaire radical… « Le temps de la polémique est derrière nous », a-t-il assuré dans son discours d’accueil, tout en remerciant quand même ironiquement Christian Manable, « qui, par sa détermination à rendu cette manifestation possible ». Se félicitant du soutien de l’immense majorité de ses confrères pour cette initiative, il a rappelé combien les avocats « aiment par-dessus tout la liberté ou plutôt la défense des libertés ». Une cause bien défendue ici.

    Et la morale de l’histoire, comme souvent en cas d’affaire similaire, c’est que le censeur a assuré une publicité inespérée à l’oeuvre qu’il avait voulu interdire…

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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