“L’idée de la Guerre des amants, c’est de suivre deux étudiants en art à trois époques, entre 1917 et 1945”

    Au printemps dernier, le premier tome de La Guerre des amants, Rouge révolution, a été une belle surprise. Dans le format ultra-classique (enfin, de moins en moins) et mainstream du 48 pages, cartonné, dos carré, Jack Manini (au scénario) et Olivier Mangin (dessin) brossaient une histoire amoureuse au coeur de la grande histoire – en l’état la révolution russe – et de l’histoire de l’art. Intelligent, dense, rythmé, visuellement très soigné et réussi, ce premier tome donnait vraiment envie de connaître la suite des aventures de Natalia Socolova et Walter Hancock. Avant de revenir, très prochainement, sur le tome 2, qui vient de sortir en ce printemps, rencontre avec les deux auteurs.

    Jack Manini, à gauche (sur la photo) et au scénario et Olivier Mangin, à droite et au dessin.

    Comment est né ce projet, assez atypique, de série ?

    Jack Manini : Ce projet est né d’abord de ma passion pour l’art et surtout pour Kandinsky et sa peinture. C’est un homme qui a eu une existence assez incroyable, qui ia passé sa vie à fuir la guerre. Ceci dit, ce n’est pas la thématique des trois albums, puisqu’il s’agira plutôt de  suivre deux étudiants en art qui vont suivre sa progression et ses différents allers-venues entre la Russie, l’Allemagne de Weimer et qui se retrouveront, plus tard, dans un autre contexte à Berlin après-guerre. Tout cela en trois époques et trois albums donc…

    Kandinsky est bien présent dans le premier tome, mais comme personnage secondaire de l’intrigue.

    Jack Maninin : Faire une biographie de Kandinsky aurait été assez réducteur. Ce qui m’intéressait, c’était d’amener mon couple d’étudiants dans un pays et un contexte différents. Qu’ils soient plein d’envie, plein d’idéaux et qu’ils se fracassent un peu, qu’ils se confrontent en tout cas à la réalité…

     

    “La peinture est en toile de fond,
    l’important, pour moi,
    ce sont les rapports humains”

     

    Ce qui est intéressant, justement, dans le premier tome, c’est que vous évoquez par exemple la révolution russe de manière non manichéenne, en restituant ce qui avait pu naître comme utopies artistiques, le constructivisme, le futurisme, etc. Et cela dans le cadre serré de 48 pages !

    Jack Manini : J’ai une passion pour la peinture, mais la peinture reste en toile de fond. L’important, pour moi, ce sont les rapports humains. Par exemple, j’aime l’oeuvre de Malevitch, mais le personnage a été un beau salopard ! Il excluait du parti ceux qui ne peignaient pas des figures géométriques. Ce qui est ironique, c’est que par la suite, staline préférant les autoportraits, Malevitch a été obligé de refaire du figuratif.
    Dans le tome 1, nos deux étudiants vont faire partie de « étoile rouge », un train chargé d’amener la culture aux paysans aux fins fonds de l’URSS… C’était complètement une utopie. Ils arrivent en lisant leurs poèmes, en projetant des films, face à une population analphabète, alors qu’il y avait la famine et même du cannibalisme. C’est un mélange de tout ça dans une époque très dure.

    La fin de l’album, elle aussi, est particulièrement dure. On bascule même dans l’horreur absolue, avec par exemple le cadavre d’un gamin débité en morceaux. C’est une grosse claque pour le lecteur… Du point de vue graphique aussi.

    Olivier Mangin : Ce fut une claque pour moi aussi quand j’ai découvert le scénario ! Mais des photos existent, même si on ne sait pas d’où elles viennent et dans quel but elles ont été faites et conservées. Donc, la restitution aurait pu être pire encore. On a choisi de ne pas s’apesantir sur le sujet et c’est traité par le flash-back. Cela montre que le monde où vivait les Russes à l’époque était horrible à vivre. Mais ça montre aussi que la révolution a eu lieu parce qu’il y avait des conditions de vie misérable avant. Bon, après, ce ne fut pas mieux et même pire… C’était un univers de sauvagerie, où les gens ont commencé à ôter le chaume des isbas pour nourrir les animaux, puis on a boulotté les animaux et ensuite certains en sont venus à s’être en-dévorés.
    Du point de vue graphique, il y a eu aussi un gros travail de Bérangère Marquebreucq, la coloriste, pour incarner cette évolution. On part ainsi de planches colorées et on va avancer vers le drame, vers quelque chose de plus sombre.

     

    “Le Bauhaus, c’est un peu Woodstock
    avant l’heure, un mélange de beaux arts
    et d’arts appliqués qui n’avait jamais
    été fait jusque là”

     

    Qu’en sera-t-il dans le deuxième album ?

    Jack Manini :  On va continuer à suivre nos deux étudiants, qui s’aiment, qui s’adorent, mais qui n’arrivent pas vraiment à vivre ensemble. Ils arrivent au Bauhaus, à Weimar, et se retrouvent dans une sorte de bulle. Cette nouvelle école qui se se crée va révolutionner l’art artistique, avec un mélange de beaux arts et d’arts appliqués qui n’avait jamais été fait jusque là. C’est un peu Woodstock avant l’heure : ils vont découvrir là un univers de liberté sexuelle, une certaine façon de s’exprimer, des rapports révolutionnaires à l’architecture, etc.
    Dans le même temps, c’est la montée du nazisme et le totalitarisme qui va grignoter cet espace de liberté. Mais même à l’intérieur du Bauhaus, c’est ambivalent, certains enseignants jouent les gourous, d’autres ont des sympathies pour le nazisme. Et nos deux étudiants vont aussi se crêper le chignon entre eux, tiraillés entre l’enseignement de certains profs.

    Olivier Mangin : L’album se déroule surtout à Weimar, où s’est créé le Bauhaus. Il y a donc plus une unité de lieu. Mais on verra aussi les nazis, et les combats entre chemises brunes et militants rouges. Et nos deux amoureux qui passent par tous les états de la passion. Ils découvrent des choses artistiques libérées, des choses qui ont été mises en place par la guerre. Les écoles d’avant-garde russes ont émergé sur ce terrain-à. Et le Bauhaus est un rebond de ce “terreau” là. On se rend compte que l’histoire se fait entre les « événements », c’est là que tout est en germe. C’est un album passionnant en terme de graphisme, car c’est là qu’est en train d’émerger la modernité qui est encore la nôtre. Une lampe d’aujourrd’hui ressemble en tous points à celle du Bauhaus, le mobilier ressemble à ce qui a été imaginé en 1922, 1923, 1924. Tout a été réinventé par les Russes et les Allemands dans ces années là.

    Et de quoi parlera le tome 3, Jaune Berlin ?

    Jack Manini :  Bon, déjà la thématique : rouge, bleu, jaune, ce sont les trois couleurs primaires. La première époque, c’était la Russie, la deuxième époque c’est l’Allemagne de l’après Première Guerre mondiale. Et donc, pour la troisième époque, comme nous avons des héros américains et russes, ils vont se retrouver après la Seconde Guerre mondiale à Berlin, en étant chacun expert pour son camp, afin de retrouver les oeuvres d’art spoliées par les nazis. On est dans la thématique des Monuments Men, mais on espère que ce sera mieux que le film !

    Olivier Mangin :  Et on avait eu l’idée bien avant eux. On va faire un procès à Georges Clooney (rires) !

    Où en êtes vous de ce troisième album ?

    Olivier Mangin : Le tome 3 est à l’état de pré-story board. Le scénario m’est arrivé ce 10 février. Et la couverture est déjà faite !

    Jack Manini : Le synopsis était pensé pratiquement dès le tome 1, et j’ai voulu écrire toute l’histoire avant la sortie du film, afin de ne pas être influencé. Je me disais que si il y avait des choses redondantes, je réécrirais l’histoire… Là,  je ne vais rien avoir à réécrire !

     

    “Le retour que nous avons, c’est :
    tiens vous nous racontez quelque chose
    que je n’ai jamais lu”

     

    Dernière question, quelle a été la réaction de votre éditeur quand vous avez proposé un tel projet, a priori pas forcément très “grand public” pour un format standard ?

    Jack Manini : Nous avons la la chance d’avoir un éditeur qui est amateur d’art et qui édite aussi de la musique conceptuelle. C’est donc quelqu’un de très ouvert aux récits différents. Et nous espérons trouver un public qui s’intéressera à ce genre de récit. J’ai aussi la volonté que cela reste  assez “feuilletonesque”, avec une intrigue qui, j’espère, donne envie de tourner la page et une histoire qui reste à la fin, bien carrée.

    Olivier Mangin : Lors des dédicaces ou des rencontres avec les lecteurs, le retour que nous avons, c’est: “tiens, vous nous racontez quelque chose que je n’ai jamais lu“. Une personne sur dix peut-être connaît le Bauhaus. Cet intérêt pour raconter “autre chose” est important pour séduire les lecteurs de bande dessinée. Et c’est surtout important d’abord pour qu’on se passionne, nous aussi, pour raconter une telle histoire. Là, on a des amoureux – la plus vieille histoire du monde – mais qui évoluent dans un univers particulier. Et on peut encore creuser. Cela nous permet de parler couleurs, peinture et de voir comment tout cela émerge dans un monde que l’on pensait connaître. Prendre l’histoire par le biais de l’histoire de l’art permet d’apporter quelque chose, je trouve.

    Jack Manini : Le plus dur, pour une telle histoire, au sein de chaque album, n’est pas de trouver quoi raconter, mais de savoir ce qu’on va devoir enlever, savoir à quoi renoncer, pour que ça tienne dans le format de 46 planches tout en conservant l’aspect humain des personnages.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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