Madame Livingstone, I Presume ?

    MmeLivingstone-couvMadame Livingstone, Congo, la grande guerre, Barly Baruti (dessin), Christophe Cassiau-Haurie (scénario), Appollo (récit). Editions Glénat, 128 pages, 22,50 euros.

    Dès 1914, la Première Guerre fut “mondiale”. Notamment en Afrique, ainsi que le rappelle cette étonnante et improbable rencontre au bord du lac Tanganyika. Occasion de disséquer la société coloniale et d’y mêler une part d’introspection de l’auteur.

    Juin 1915, Mercier, aviateur de l’armée royale belge arrive à Albertville, au bout du Congo belge. Avec, pour ses camarades et lui, trois objectifs: reconnaître le terrain et les possibilités d’offensive face aux Allemands situés sur la rive opposée, bombarder et prendre Kigoma, la principale ville ennemie sur la côte et couler le Graf Von Götzen, le cuirassé allemand qui rend les deux premiers objectifs très aléatoires. Mercier se voit affecter un “indigène” très atypique: David Jr Livingstone, dit “Madame Livingstone”, en raison de son kilt, qui se dit fils du Dr Livingstone et d’une princesse africaine avec qui le fameux médecin aurait eu une liaison…

    On ne rencontrera jamais la vraie “madame Livingstone” dans ce livre. Rencontre empêchée par un tragique concours de circonstances. En revanche, on y découvrira son fils, “un métis au centre d’un gâchis”, comme il se décrit en toute fin d’album, dans une définition qui résume au mieux la réalité de l’ouvrage.

    Dense et fluide, celui-ci brosse un beau portrait empathique du héros noir, une belle illustration pleine d’ironie de la situation coloniale et, plus largement, une plongée magnifique dans l’Afrique de l’Ouest, ainsi que la dévoile la toute première planche (ci-contre). MmeLivingstone-caseLa relation d’amitié qui se noue entre Mercier et Livingstone permet aussi d’aborder, de façon subtile les questions du racisme et la présumée supériorité des colons blancs sur les “sauvages africains” (comme dans le savoureux dialogue où Livingstone répond aux critiques faites par Mercier sur les éternels conflits ethniques entre tribus… par l’évocation de l’éternelle querelle entre Wallons et Flamands !).

    A cela s’ajoute une dimension plus personnelle et émouvante, évoquée par notre confrère Daniel Couvreur, dans l’édition du Soir de Bruxelles, le 12 juillet. En effet, avant la politique de “débaptisation” de Mobutu, Barly Baruti, de son vrai nom Baruti Kandolo Lilela, se nommait Alexis Livingstone, fils de Livingstone David. Devenu adulte, Baruti va chercher en vain à découvrir ses liens possibles avec le Dr David Livingstone, retrouvé en 1871 au bord du lac Tanganyika par l’explorateur Stanley (et sa fameuse phrase, apocryphe : “Dr Livingstone, I presume“). Cet album est donc une jolie “fantaisie narrative” autour de cette quête des origines. Et c’est aussi un superbe album, avec un dessin également tout en nuances et en délicatesse, rehaussé magnifiquement à l’aquarelle. Comme Jean Auquier, directeur du Centre belge de la bande dessinée l’évoque dans sa préface, Baruti, voilà vingt-cinq ans avait inventé le slogan : “La BD est un Bon Dialogue“. Ce roman graphique en est, lui, une Belle Démonstration.

    A noter que le Centre belge de la bande dessinée, à Bruxelles, proposera une exposition consacrée à Madame Livingstone, du 2 septembre au 2 octobre 2014.
    MmeLivingstone-planche
    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Mort d’un poète saint-quentinois et prolétarien

    RIP. Un poète prolétarien qui meurt, c’est la social-démocratie molle, la fausse gauche et ...

    Le fantôme amoureux

    Hôtel particulier, Guillaume Sorel. Editions Casterman, 104 pages, 17 euros. De nos jours, lassée ...

    L’amour de A à Z, triste abécédaire

    La dernière femme, Charles Masson, édition Casterman (coll.Ecritures), 176 pages, 14 euros. L’amour propre ...

    Trente ans après, le petit village breton résiste toujours

    Plogoff, Alexis Horellou, Delphine Le Lay, éditions Delcourt (coll. Encrages), 192 pages, 14,95 euros ...

    Parfait réfugié humoristique

    Le petit manuel du parfait réfugié politique, Mana Neyestani. Editions ça et là / ...

    De Vieux fourneaux qui réchauffent de belles révoltes

    Les vieux fourneaux, tome 1: ceux qui restent, Wilfrid Lupano (scénario), Paul Cauuet (dessin). ...