« Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ce matin ? »

    Jonathan, présenté menottes aux poignets, est le premier client de l’audience du 1er décembre. Il prévient : « Moi, je suis en mode pacifiste ». Toute son audition va démentir cet avant-propos.

    L’homme de 29 ans comparaît pour détention de stupéfiants : un sachet de treize grammes de poudre à ce point coupée que l’héroïne a fini par y devenir ultra-minoritaire. « Je suis tombé dessus à Amiens Nord. J’ai demandé si c’était à quelqu’un mais je n’ai pas eu de réponse. Alors je me suis dit que je pourrais la vendre », soutient-il, sans rire.

    Cette affaire devait être jugée le 12 juillet mais on avait oublié d’extraire Jonathan de sa cellule. Du coup, à chaque fois qu’il formule une demande de mise en liberté ou même de permission, on lui oppose que « sa situation pénale n’est pas définitive ». C’est absurde, tout comme l’impossibilité d’avoir un rendez-vous avec un agent d’insertion (vu la faiblesse de leurs moyens, heureusement que les juges sont moins incompétents que les Gardes des Sceaux et rechignent à prononcer des contraintes pénales !) ou le délai d’obtention de quatre photos afin de demander une carte d’identité (trois mois !)

    Jonathan monte en pression quand le juge rappelle ses dix mentions au casier judiciaire : « Pourquoi vous me parlez du passé alors que j’essaie de m’en sortir ? Evidemment, je ne suis qu’un petit négro… Allez-y, mettez-moi en prison, c’est tout ce que vous savez faire… »

    Jonathan prend deux mois, confondus avec une autre peine.

    Lui succède Chennane, 36 ans, à qui il arrive des choses extraordinaires. Une mamie envoie un chèque de 50 euros à son petit-fils. Le chèque s’évanouit dans la nature, est maquillé pour atteindre 5000 euros et atterrit sur le compte en banque de Chennane, lequel ne se rend compte de rien : « Je ne regarde pas trop mon compte… Moi, je n’ai rien à voir dans cette histoire, c’est n’importe quoi ! C’est surement quelqu’un qui m’en veut ! Faut arrêter ! Accuser les gens gratuitement, c’est tout ce que vous savez faire » Quand on évoque son casier, lui aussi éructe : « De quel droit vous parlez de ça ? Ça ne vous regarde pas ! » Ses sept mentions, « tout ça, c’est du racisme » crache-t-il. Le président, imperturbable : « Ah bon ? Même les violences conjugales ? »

    Chennane s’en tire avec une amende. Le juge soupire : « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ce matin ? »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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