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    Varto, Gorune Aprikian (scénario), Stéphane Torossian (dessin) avec Jean-Blaise Djian (mise en scène). Editions Steinkis, 128 pages, 20 euros.
    Le fantôme arménien, Laure Marchand et Guillaume Perrier (scénario), Thomas Azuélos (dessin). Editions Futuropolis, 128 pages, 19 euros.

    Ce 24 avril 2015 est commémoré le centenaire du génocide des Arméniens. En souvenir de la grande rafle effectuée parmi l’élite arménienne à Istanbul, le 24 avril 1915, coup d’envoi d’une déportation massive.
    Dans l’actualité éditoriale du moment, deux romans graphiques portent un beau regard et aident à la compréhension du sujet. Avec deux approches complémentaires.

    Varto, réalisé par trois auteurs issus de la diaspora arménienne, se place aux côtés des victimes. Mai 1915, les effets de l’expropriation et des premières déportations des Arméniens se font sentir jusqu’au fond de l’Anatolie. Dans un petit village, un adolescent turc se voit confier par son père mourant la mission d’emmener en lieu sûr les deux enfants d’un ami arménien. Pour Hassan, Maryam et Varto, c’est le début d’une périlleuse escapade pour tenter d’atteindre le village, jugé plus sûr, d’un oncle de la famille. Mais entre les soldats déserteurs devenus brigands, les colonnes de réfugiés hagards et les dures conditions de survie au quotidien, ils n’échapperont pas totalement à la tragédie. Un siècle plus tard, en France, leurs descendants (le fils de Varto et la petite-fille de Maryam) tentent, tout aussi difficilement de renouer le dialogue.

    C’est aussi de France, de nos jours – plus précisément de Marseille en avril 2014 – que part Le Fantôme arménien, des journalistes Laure Marchand (Le Figaro) et Guillaume Perrier (Le Monde). Varoujan, militant dans un centre local pour la reconnaissance du génocide, décide d’aller monter une exposition de portraits d’Arméniens en Turquie. C’est pour lui le début d’un voyage, qui n’est pas qu’un pèlerinage, dans l’est anatolien, de Diyarbakir (capitale du kurdistan turc) jusqu’à Sivas (fief nationaliste conservateur où Atatürk a posé les fondations de sa république) et au village de Bogazdere (d’où est originaire le grand-père de Varoujan), en passant par le Dersim (région majoritairement kurde et alévie aux traces arméniennes aussi), avec retour final festif à Istanbul…

    Le fantôme arménien_caseLongtemps occulté, désormais largement reconnu internationalement, le génocide arménien n’est reste pas moins assez méconnu. Et obscur. C’est le mérite de ces deux romans graphiques, très différents dans leur approche, de permettre d’en saisir la nature et la portée, cent ans plus tard. Surtout, bien sûr, pour les membres de la diaspora arménienne, qui comptent sur “l’effet centenaire” pour sortir de l’oubli ce drame originel. Ainsi, les auteurs de Varto ne cachent pas cet aspect “militant”. Pour autant l’album vise plus à retranscrire l’ampleur de la tragédie – à travers un cas concret d’autant plus émouvant – qu’à en stigmatiser les auteurs. Stéphane Torossian, pour un premier album, se montre à la hauteur du projet. Même s’il est parfois un peu confus et non exempt de quelques maladresses, son trait s’accorde à la fragilité et à l’urgence du récit de Gorune Aprikian ; récit très linéaire et cinématographique (puisque ce producteur l’avait d’abord écrit pour un film). Si l’horreur et la violence sont très présentes dans cette errance tragique de ces deux (voire trois) enfants, c’est pourtant l’épilogue, lors des retrouvailles des générations suivantes, qui s’avère le plus fort, rendant perceptible de ce qui différencie un massacre de masse et une volonté génocidaire de disparition d’un groupe de population en raison de ses origines.

    Ce retour violent de la mémoire est également très présent dans Le fantôme arménien. Dans ce prolongement graphique de leur livre paru voilà deux ans, Laure Marchand et Guillaume Perrier font aussi revivre la tragédie arménienne à travers les souvenirs, les traces (plus ou moins cachées) qui en restent dans la Turquie contemporaine. Là encore, le travail graphique de Thomas Azuélos est à souligner, comme élément majeur pour faire passer le message. Avec son trait jeté, dans un style proche du carnet de notes de reportage, mais avec aussi une intégration réussie de photos et de cases peintes tendant à l’abstraction pour mieux rendre compte de l’indescriptible, le résultat est touchant et réussi.

    Les deux albums se montrent aussi complémentaires dans les dossiers qui accompagnent les planches. Laurent Mélikian (qui a dirigé l’album) et Gorune Aprikian proposent ainsi, à la fin de Varto, un rappel historique, pédagogique et fouillé, du drame arménien, des origines antiques jusqu’à nos jours. Nettement plus succinte dans Le fantôme arménien, la partie historique est complétée par quelques éléments de prononciation et un glossaire.

    Deux façons différentes, mais qui se rejoignent dans la restitution de l’épaisseur de l’histoire d’un pan de l’histoire du XXe siècle. Deux intéressants ouvrages pour mémoires du génocide arménien.

    Varto_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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