Spirou par Olivier Schwartz: “Il est difficile de ne pas céder à l’envie de faire revivre nos héros d’enfance”

    Double rebond « Spirou » pour Olivier Schwartz, en cette rentrée. La Galerie parisienne Daniel Maghen lui consacre sa première exposition-vente de septembre et Dupuis sort cet automne un tirage de luxe de La Femme Léopard, dernier épisode en date des « spin-off » de Spirou, réalisé avec Yann.

    Olivier Schwartz, le jour du vernissage de son expo à la Galerie Daniel Maghen.
    Olivier Schwartz, le jour du vernissage de son expo à la Galerie Daniel Maghen.

    Une expo-vente et une ré-édition “collector” autour de la Femme Léopard. Deux occasions de rencontrer Olivier Schwartz (et occasion aussi d’évoquer l’album, paru au printemps dernier). Un dessinateur à la production jeunesse conséquente (avec notamment son inspecteur Bayard), qui s’est « révélé » au public BD adultes, en collaboration avec Yann, à travers Le Groom vert de gris – dont la Femme Léopard est plus ou moins la suite – et le savoureux et agité Gringos Locos.

    “Au départ, l’idée
    était de reprendre Gil Jourdan”

    Olivier Schwartz, comment s’est fait votre « rencontre » avec Spirou – du moins votre reprise du personnage ?

    Au départ, Yann avait l’idée (que lui avait soufflé Walthéry) de reprendre Gil Jourdan. Il m’avait sollicité pour faire un crobard. Je me suis laissé embarquer: j’ai fait une fausse couv’ et divers petits dessins. Puis Yann m’a proposé de réaliser une page du milieu de l’album afin de pouvoir aller voir l’éditeur, Dupuis. Ils ont apprécié d’une façon incroyable. Ils commençaient déjà à bâtir un plan marketing, avec une sortie d’album ancien aligné sur un nouvel album. C’était donc très enthousiasmant sauf que l’on a reçu un « non » catégorique de la fille de Maurice Tillieux qui n’avait pas du tout envie que la série continue.

    Et Spirou dans tout ça ?

    On s’est tous retrouvés un peu bêtes, d’autant que Dupuis nous avait commandé trois pages supplémentaires ! D’un point de vue professionnel, Yann et moi n’étions pas trop abattus, car notre projet n’avait pas été refusé pour des insuffisances techniques ou artistiques, mais recalé sur des critères qui nous échappaient. Mais, chez Dupuis, ils devaient être un peu gênés. Donc quand on a proposé de faire un Spirou, ils ont dit « pourquoi pas ».

    Groom vert de grisEt c’est comme ça qu’est né Le Groom vert de gris, qui replonge dans la prime jeunesse du héros « historicisé » comme groom du Moustic Hôtel à Bruxelles pendant la Deuxième Guerre mondiale…

    Oui, mais il y a eu encore un petit rebondissement. Quand nous avons évoqué notre sujet de Spirou pendant la Deuxième Guerre, on nous a appris l’existence du projet d’Emile Bravo qui allait sortir avant nous !

    Au final, votre album apparaît un peu comme une suite au sien…

    Je ne sais pas. Lui aussi va réaliser une suite de son album. Mais de toute façon, il s’agit de séries parallèles. Chacune à une raison d’être. Sachant qu’il s’agit d’un personnage qui vit plein de vies possibles et qui doit recommencer à zéro à chaque fois.

    “Certains lecteurs trouvent
    qu’on en fait trop”

    Ce qui est intéressant, après Le Groom, c’est que l’histoire du personnage se prolonge avec La Femme Léopard, en suivant chronologiquement les tourments de la “grande histoire”. Vous avez l’idée de continuer ainsi ?

    Si cela plait à l’éditeur et aux lecteurs, l’idée sous-jacente serait celle-là. Mais si ça doit s’arrêter, on est déjà allés au-delà de notre rêve, qui était de toucher au personnage, ne serait-ce que pour une séquence. Là, j’en suis à entamer le troisième !

    Je trouve que votre série avec Yann est également enthousiasmante par la manière de maintenir une aventure fantaisiste, très 1er degré, tout en distillant des anecdotes et des allusions plus graves et caustiques (sur la guerre, la récupération des savants nazis par les Etats-Unis, etc). ou ici, dans votre deuxième tome, dans un autre registre, de croiser Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Boris Vian.

    En fait, les réactions à cette démarche-là sont partagées. Cela dépend vraiment des lecteurs. Certains disent qu’on en fait trop, qu’il s’agit de séquences superflues. Et ce n’est même pas par « idéologie », parce qu’ils vénèrent Sartre et l’existentialisme, c’est juste que cela leur semble inutile, « en trop » pour l’histoire. C’est vrai que c’est très riche. faudrait peut être pas lire tout d’un coup…

    Une des planches originales d'Olivier Schwartz, proposée lors de cette expo à la Galerie D.Maghen.
    Une des planches originales d’Olivier Schwartz, proposée lors de cette expo à la Galerie D.Maghen.

    … Et dans la Femme Léopard, on apprend quand même comment Simone de Beauvoir a trouvé le titre du Deuxième sexe….

    Oui ! Mais si ça se trouve, c’était encore plus au raz des pâquerettes dans la réalité !

    “Je n’ai pas voulu trop charger la mule
    avec Sartre”

    Comment avez-vous abordé le dessin de Spirou, dans cette veine historique, avec le poids des grands auteurs qui vous ont précédé. Et, dans ce nouvel album, comment avez-vous approché la restitution des grands personnages réels ?

    Vous-vous mettez bien à la place du dessinateur. Déjà, s’approprier et se faire admettre dans l’univers de Spirou, ce n’est pas facile. Et après arrive le deuxième écueil, qui est de dessiner des personnage comme Sartre, Beauvoir ou Vian, avec cet esprit qui caractérise l’album. Alors, on se rappelle de ses années d’étude de terminale ou l’on a étudié Sartre. Je ne voulais pas être méchant avec cet homme-là, il ne m’avait rien fait ! Après, bon, ils ont fait un peu n’importe quoi pendant la guerre, mais qui suis-je pour les juger ? Bref, lorsque je dois le dessiner, est-ce qu’on charge ou est-ce qu’on allège le trait ? J’ai essayé de ne pas trop “charger la mule”. J’ai regardé ce qui avait déjà été fait. Mais ensuite, on est portés par l’histoire et il apparaît un peu mignon, un peu ridicule… mais Simone de Beauvoir et Boris Vian s’en sortent mieux.

    Ceci dit, dans votre album, Sartre  est montré comme un gros misogyne (qu’il était peut-être), et pire encore, on découvre un Spirou alcoolique et dépressif… c’est un peu chargé quand même, non ?

    Disons que le personnage de Spirou fait une petite déprime. On pourrait penser que rencontrer une jeune fille, l’embrasser, puis en être séparé ne justifie pas une telle attitude. Mais il n’y a pas que cela qui le plonge dans l’alcool, c’est aussi le fait de retourner au Moustic Hotel où il n’est pas reconnu comme résistant. Il retombe dans cette vie sordide d’après-guerre. C’est un peu cela qu’on a voulu raconter.

    “Sur Gringos Locos,
    on est en stand-bye”

    Pour en revenir à l’aspect “défi graphique”, à côté de votre Spirou, toujours avec Yann, vous vous êtes attaqués à d’autres monuments de la BD dans Gringos Locos. Là aussi, cela doit être un peu intimidant au départ, non ?

     Un croquis préalable à Gringos Locos, présenté lors de l'expo à la galerie Maghen.
    Un croquis préalable à Gringos Locos, présenté lors de l’expo à la galerie Maghen.

    Oui. Ce n’était pas évident. Franquin, Morris, Jijé sont trois dessinateurs que j’admire énormément. Oser les dessiner, c’était quasiment un crime de lèse-majesté. Déjà, je les dessine sans doute moins bien qu’ils ne l’auraient fait eux-mêmes. En même temps, il faut avouer que c’est grisant, cela donne l’impression de « faire partie du club », on est comme invités… On est dans la malle arrière de la voiture ! Et, en fait, plus le temps passe et plus je m’aperçois que j’ai adoré faire cet album. C’était un bonheur. J’étais porté. Pour tout dire, c’était assez facile à faire, en fait. Plus facile, à vrai dire, que ce deuxième Spirou. Mais peut être que dessiner le deuxième Gringos sera une horreur…

    Justement, où en êtes-vous de cette suite ?
    En faites, on est toujours empêchés de faire le deuxième tome. Le conflit s’est apaisé, pour le premier, dans la mesure où les héritiers n’ont pas fait interdire le bouquin et qu’ils ont préféré s’arranger avec l’éditeur. Mais de là à faire la suite et à donner leur accord, c’est autre chose ! Alors, disons que l’on peut faire la suite, à condition qu’il n’y ait plus Franquin, ni Jijé. C’est pour ça que pour l’instant c’est en stand bye.

    Et s’agissant de la suite de la Femme léopard ?

    Celui-là, je l’ai commencé.

    On imagine, au vu de la fin du premier tome, qu’il s’agira plus d’une grande aventure africaine. Vous serez plus libre dans un pays imaginaire ?

    Attention, on ne sera pas du tout dans un pays imaginaire. Nous allons être en plein Congo belge. L’histoire commence à Léopoldville. On reste dans l’histoire de la Belgique. Cette fois, on va parler du colonialisme en fait. Et en parlant de cela, quelque part, on on parle d’aujourd’hui.

    La Femme Léopard va faire l’objet, en cette rentrée, d’un tirage de luxe. Vous pouvez nous en dire plus sur son contenu ?

    Une illustration originale, pour le tirage de luxe de "La Femme Léopard" (présente dans l'expo D.Maghen)
    Une illustration originale, pour le tirage de luxe de “La Femme Léopard” (présente dans l’expo D.Maghen)

    Il s’agira d’un format assez grand, genre A3, quasiment du format des planches originales. En ce qui concerne les pages de l’album, il y aura d’un côté les pages crayonnées et de l’autre la page encrée en noir et blanc. Pour le dossier graphique, seront rassemblées pratiquement toutes les recherches intéressantes faites et des illustrations supplémentaires. pas mal de hors texte, des essais de couleurs, des fausses couv ou des couvertures non choisies, des cabochons alternatifs, etc.

    Par contre, on était partis sur l’idée d’intégrer des échanges de mails entre Yann et moi. Mais nous l’avons abandonné. C’était difficile de les glisser ainsi.

    Pour conclure, que pensez-vous des récentes réadaptations de héros de bande dessinée classiques de “l’âge d’or”, comme Alix vieilli, Bob et Bobette en mode “réaliste” ou ces spin-off Spirou ?

    Je pense  que, tout simplement, nous avons grandi et que nous ne sommes pas prêts à lâcher ce qu’on avait quand on était enfants. Alors, quand on a le pouvoir de les faire revivre, il est difficile de ne pas céder. Et finalement tout le monde se dirige vers cette même régression, agréable. C’est un peu comme manger du chocolat…

    Olivier Schwartz à la Galerie Daniel Maghen. L’exposition présente une quarantaine de planches noir et blanc, encrées et lettrées de l’album La Femme léopard. Une quinzaine d’illustrations dans le même univers seront également présentées, dont la plupart en avant-première du tirage de luxe de l’album. Quelques planches de son album précédent dans la même série, Le Groom Vert-de-Gris, ainsi que de Gringos Locos seront également proposées (à des prix autour de 3 000 à 4 000 euros).
    Galerie Daniel Maghen, 47 quai des Grands Augustins, Paris VIe. Jusqu’au 20 septembre.

     

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Lanfeust, l’intégrale passée à la Hachette

    Après d’autres, c’est l’univers de Lanfeust de Troy qui bénéficie d’une “collection” lancée par ...

    Negan, les origines du mal

    Walking Dead – Negan, Robert Kirkman (scénario), Charlie Adlard (dessin). Editions Delcourt, 96 pages, ...

    dessins censurés : une réponse inédite de Bruno Heitz

    L’exposition des “dessins érotiques” censurée par le conseil général de la Somme, que l’on ...

    Michel Butor fait monter une fille sur scène

        L’écrivain et poète Michel Butor était invité, le vendredi 11 avril dernier, par ...

    Le Top 14 de (mes) meilleures BD 2011

    Un Top 14, parce que ça change des classiques “Top 10”, parce que le ...

    Devoir de mémoire

    Les Fabriques de la mort, tome 1 – Le journal de Jonathan Harvester, Romain ...