Propriété prisée à Varsovie

    La propriété, Rutu Modan, éditions Actes Sud, 232 pages, 24,50 euros.

    Sujet sensible que celui que l’artiste israëlienne Rutu Modan évoque ici : l’expropriation des biens juifs en Pologne et les tentatives des familles, aujourd’hui, pour retrouver leur possession. C’est l’objectif – du moins le croit-on – de Régina Segal, une grand-mère au fort caractère, accompagnée de sa petite-fille, Mica, réalisatrice pour la télévision. Encore endeuillées par le décès du père de Mica (fils de Régina), les deux femmes entreprennent le voyage jusqu’à Varsovie pour récupérer leur “propriété”. Dans l’avion, elles croisent, par hasard (mais est-ce vraiment un hasard ?) Avram, une connaissance bien collante. Cette semaine polonaise sera aussi l’occasion, pour l’une et l’autre de faire des rencontres marquantes. Et pour le lecteur de découvrir, progressivement, une toute autre histoire de famille…

    Depuis Maus, le monument d’Art Spiegelman, on sait qu’il est possible de traiter l’indicible, la shoah, sous forme de roman graphique et de faire de ce témoignage personnel un message universel. Aujourd’hui, encore peu connus en Europe et dans le sillage d’un Michel Kichka, quelques jeunes auteurs israéliens s’emparent de cette mémoire, de leur histoire, avec une plus grande liberté. C’est le cas ici.

    Sujet sensible, donc, mais dans les deux sens du terme. Rutu Modan raconte, avec délicatesse et beaucoup de subtilité, avant tout une histoire de famille. Une histoire d’amour avec ses secrets, avec ses espoirs qui traversent les ans. Des destins bousculés par la grande Histoire. Mais elle le fait en l’incarnant fort bien, avec des personnages vivants, haut en couleur et des situations tragi-comiques. Et difficile d’en dire plus sans faire perdre l’intérêt de la découverte des petites révélations, qui parsèment l’album et qui en font tout l’intérêt.

    Dès l’ouverture, la séquence de Régina à l’aéroport, refusant de se séparer de sa bouteille d’eau, donne le ton. Sur le caractère de la vieille dame et sur la nature d’un récit qui ne prend pas particulièrement de gants. Une confrontation très humaine et une belle manière, jamais empesée ou trop solennelle, d’embrasser l’Histoire et la mémoire de la grande tragédie du XXe siècle par le prisme du quotidien.

    On peut, certes, ne pas être sensibles – c’est mon cas – au style graphique, néo-ligne claire un peu lâche et approximative. Mais impossible de ne pas être émus par la chaleur humaine des personnages et par l’impact de cette semaine polonaise. A l’image de la classe de jeunes lycéens, partis effectuer leur “marche de la vie” – visite du souvenir dans les camps de la mort. Chahuteurs et bruyants à l’aller, muets et pleurant dans l’avion du retour Commentaires de Régina : “Les enfants sont d’un calme, ce voyage en Pologne leur a fait du bien“. Toute la réussite de cet album est un peu résumée là : un humour juif à la Woody Allen, à la fois plein d’autodérision et de tendresse.

    Editée par une maison pas spécialisée dans la bande dessinée, La propriété était à sa juste place dans le “top 5” des BD de l’année de l’ACBD.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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