Le médecin légiste décrit ce qu’il voit, à l’examen du corps ou à l’autopsie. Le balisticien liste les propriétés de ce que l’on suppose être l’arme du crime. L’exercice, déjà, n’a déjà rien d’une sinécure.  Mais le psychiatre ! Lui n’a pas de plaie à mesurer, pas de fusil à prendre en main. Sa matière, c’est un être humain, généralement bien cabossé, qu’il rencontre pendant une heure en maison d’arrêt.

    De ce rendez-vous très particulier, magistrats et jurés demandent au médecin de l’âme de tirer des conclusions déterminantes pour leur verdict : le discernement de l’accusé était-il altéré au moment des faits ? Souffre-t-il d’une maladie, d’un syndrome, d’un trouble, d’une psychose ?

    Bananas ! (Alex Johnson sous CC)

    En début d’année, à Amiens, un dossier réunissait huit psychiatres ! Huit ! Six avaient expertisé l’accusé, deux autres étaient ses victimes, puisqu’il les avait attaqués à la lame de rasoir lors d’une consultation en maison d‘arrêt.

    Point crucial : cet homme étrange était-il sain d’esprit quand il avait frappé ? Oui, répondent deux, non objecte l’un, un peu, concluent les trois autres. Un beau matin, on passe deux heures, en visioconférence, avec un cador qui répond oui sans hésitation. L’avocat de défense, Me Daquo, lui fait remarquer que son client a quand même passé deux fois six mois en UMD (unité pour malade difficile), ce qui se fait de plus sévère en matière de surveillance des malades mentaux. Le docteur ne se démonte pas : « Il a peut-être eu un moment de désaflagration ». Personne ne comprend et pour cause : ne cherchez pas dans le dictionnaire, ça n’existe pas. Son confrère lui succède sur les coups de 11 heures pour asséner : « D’abord, je tiens à vous dire que je m’inscris complètement en faux avec mon collègue ». Là, on sent le juré moyen perdre pied. En gros, des heures et des heures de déposition à la barre viennent de lui adresser un seul message : « Débrouille-toi ! »

    Les psys semblent sortir d’un autre monde, où les idées sont à ce point complexes qu’elles ne peuvent se contenter de la langue parlée dans le reste de la population. A la victime, on demande si l’accusé l’a bien frappé. Il réfléchit longuement, il voudrait dire « je ne sais pas » mais il répond ” je n’ai pas de ressort explicite”. C’est la même chose, en plus compliqué. La présidente insiste : « Pouvez-vous enfin dire s’il vous avez eu l’impression qu’il voulait vous tuer ». Nouveau long, très long, moment de réflexion et cette phrase aussi absconse qu’hilarante : « oui, j’étais candidat à sa tentative d’homicide ».

    « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément » : c’est de Boileau. Un psychopathe, surement…

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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    • EB

      Des noms ! des noms ! …. Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant rit en lisant un chroniqueur judiciaire. Merci monsieur Poulain pour ce savoureux compte rendu.

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