Kevin Dooley
    Les pièces du dossier. (Photo Kevin Dooley sous CC)

    Un procès d’assises, c’est un puzzle. Ne rêvons pas : on n’en détient jamais tous les morceaux. Il s’agit de matière humaine, pas d’une paire de chatons ou d’une montagne se reflétant dans un lac. N’empêche, quand tout se passe bien, on parvient à révéler au terme des deux, trois ou cinq jours d’audience un paysage ou un portrait reconnaissables.
    Sur la table du salon (appelons-la tribunal), de nombreux joueurs sont penchés : magistrats, jurés, avocat général et avocats. Ils doivent faire avec les morceaux que leur livrent les experts en balistique, médecine légale, psychologie ou psychiatrie, ainsi, et surtout, que les enquêteurs. Comme les pièces sont petites, il faut une boîte pour éviter d’en égarer. On l’appelle ordonnance de mise en accusation. C’est le juge d’instruction qui l’emballe.
    Parfois, ça ne marche pas. Prenez le procès de Sergine, qui s’est tenu en début de semaine à Amiens. Sur le papier, c’était un puzzle à vingt pièces, pour bambin de trois ans : une femme tue son amant d’un coup de couteau ; les faits ont lieu dans un appartement miteux d’Etouvie ; tout le monde flirte avec les deux grammes d’alcool ; les deux protagonistes se sont connus en hôpital psychiatrique. Et puis on se rend compte que Sergine n’a jamais voulu la mort de Franck. Elle l’a frappé sous l’épaule et a eu la malchance de tomber pile sur un poumon malade. On trie les pièces et ça se complique. Sergine dit qu’elle s’est sentie menacée de mort par le malheureux armé d’un cul de verre cassé, qu’elle n’avait aucune échappatoire dans le logement minuscule. On cherche un plan des lieux : les policiers ont omis d’en faire un. On scrute les photos : le coin du crime a été ignoré. On traque une “remise en place”, opération qui consiste, à chaud, à… remettre en place la pièce après l’intervention des secours : il n’y en a pas. “Je ne peux pas lever les doutes en 48 heures, deux ans et demi après, soupire le président. On a peut-être considéré à tort que l’affaire était fort simple. Dès lors que la matérialité des faits est reconnue, on ne va pas chercher trop loin…” Sous entendu : un notaire aurait trucidé sa bourgeoise à Henriville, le procureur et le commissaire se seraient autrement bougé le fessier que pour deux poivrots en banlieue ouest.
    Sergine est acquittée. Dans les couloirs, ça rigole : “Cette enquête, c’était Les Experts Etouvie, filmés par France 3 Picardie !”

    Post scriptum : en février 2013, en appel devant la cour d’assises de l’Oise, Sergine sera reconnue coupable et condamnée à cinq ans de prison dont un ferme.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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