Quand l’Education nationale fait aussi dans le “mauvais genre”

    Il n’y a pas que Jean-François Copé à s’inquiéter du contenu des publications accessibles à la jeunesse. A Limoges, c’est l’Education nationale qui stigmatise l’ouvrage monumental L’art de la bande dessinée… et la BD dans son ensemble. Tout aussi scandaleux.

    Corto Maltese peut avoir l'air triste. Considéré comme un ouvrage de référence voilà deux ans, l'Art de la bande dessinée est mis à l'index par l'Education nationale dans l'académie de Limoges

    Décidément, ces derniers temps, les bibliothécaires et documentalistes sont sous pression. Mais il faut croire qu’il n’y a pas que les fous furieux anti-genre qui se mettent à dresser des listes des ouvrages à mettre à l’index. Alors qu’avec l’affaire Copé – Tous à poil, l’Education nationale faisait figure d’accusée, c’est elle – au moins un de ses membres – qui est à l’origine d’un “acte de censure caractérisé” dénoncé par les sept auteurs de l’Art de la bande dessinée, suite à une circulaire diffusée par une inspectrice pédagogique de Limoges.

    Ces auteurs sont des spécialistes reconnus du genre et/ou des universitaires établis (Thierry Groensteen, écrivain, scénariste et critique, Xavier Lapray, professeur agrégé et docteur en histoire, directeur d’une collection de manuels d’histoire au lycée, Laurent Martin, professeur d’histoire à l’université Paris 3, Jean-Pierre Mercier, conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, Pascal Ory, professeur d’histoire à l’université Paris 1, Benoit Peeters, écrivain, scénariste et critique, Sylvain Venayre, professeur d’histoire à l’université de Grenoble).

    Vigilance particulière sur “toutes BD et mangas destinés au CDI”

    En 2012, ils écrivent donc un ouvrage collectif sur la bande dessinée aux éditions Citadelles et Mazenod, “éditeur d’art internationalement réputé pour la qualité scientifique et esthétique de ses publications“. La parution d’un tel livre a fait même figure d’installation de la bande dessinée au rang de « neuvième art ».

    Illustration d'un chapitre consacré aux "fiumetti" italiens

    Or, le 11 février dernier, expliquent les auteurs dans une lettre ouverte, une inspectrice pédagogique de l’académie de Limoges a adressé aux professeurs documentalistes de son ressort la circulaire suivante :

    « Chers collègues,
    Jje vous demande d’être particulièrement vigilants sur le contenu des ouvrages présents au CDI. Par exemple, l’Art de la bande dessinée de Pascal Ory, Laurent Martin et Jean-Pierre Mercier n’est pas destiné à figurer dans un CDI. En particulier, je vous conseille de feuilleter avec la plus grande attention toutes BD et mangas destinés au CDI. (…) »

    Et voilà la BD renvoyée à son statut – qu’on pensait oublié – de sous-genre sulfureux et néfaste pour les jeunes têtes blondes…

    Les auteurs de l’Art de la bande dessinée soulignent avoir adressé un courrier à ladite inspectrice et à son supérieur hiérarchique, “demandant des éclaircissements sur cette circulaire, dont la teneur nous surprend et nous inquiète“. Une demande qui n’a pas reçu de réponse pour l’instant (en revanche, un site indépendant de documentalistes s’était déjà ému de cette situation). Ce qui a motivé leur volonté de médiatiser l’affaire.

    Réflexe puritain d’un autre âge

    Si l’on peut penser que le contexte de ces dernières semaines évoqué plus haut a peut-être pu expliquer cette frilosité excessive, les auteurs font aussi l’hypothèse que “cette personne s’est émue de trouver parmi plusieurs centaines de documents iconographiques, tous choisis en raison de leur qualité historique ou esthétique, quelques images représentant la sexualité ou la violence sous un jour esthétisé, fort sages, au demeurant, si on les compare à celles que des lecteurs d’âge scolaire peuvent voir sur quantité de lieux aisément accessibles – et non soumis à censure“, faisant remarquer aussi – retour de boomerang classique –  “qu’elle donne ainsi, bien involontairement sans doute, une audience et une importance décuplées aux images en question“.

    Mais, surtout, au delà de ce “réflexe puritain d’un autre âge“, il s’agit, affirment les auteurs, “de s’attaquer à la bande dessinée dans son ensemble, ramenée à son statut ancien de « mauvais genre ».

    La bande dessinée progresse mais la morale régresse. Nous demandons solennellement au ministère de l’Éducation nationale s’il soutient cette fonctionnaire zélée dans une croisade qui nous ramène à l’âge des « pères-la-pudeur » de la Loi de 1949 – jamais abolie – et met en cause la probité intellectuelle des auteurs.

    Une question qui appelle, en effet, une réponse solennelle. Surtout en ces temps troublés. Et, d’ici là, on ne peut qu’être solidaires des auteurs de l’Art de la bande dessinée.

     

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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