Rire comme un bâton de chaise avec l’Opus 6 de l’Oubapo

    Opus6-couvOubapo Opus 6, collectif. Editions l’Association, 224 pages, 35 euros.

    Fondé en 1992, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle redonne de ses nouvelles après une “longue période de silence et de turbulences”. Cet Opus 6 paraît opportunément alors que les Rendez-vous de la bande dessinée et la Maison de la Culture d’Amiens consacrent une belle expo au créations du groupe.

    Ce gros pavé, joliment édité par l’Association, réunit donc les “fruits dûment mûris et soigneusement sélectionnés” du travail de l’Oubapo depuis la parution de l’Opus 2, paru en 2003 (entretemps sont parus trois ouvrages, plus ponctuels, dont l’étonnant Journal directeur, bâti à partir de toutes les photos d’une édition du journal Libération). Ces travaux étant, dans un rigorisme tout oubapien, strictement classés suivant la “TACL” (table approximative des contraintes de Lécroart) dérivée du BCG (bouquet de contraintes de Groensteen). Avantage annexe, l’ouvrage peut aussi faire fonction de quasi-catalogue de l’expo amiénoise, puisqu’on retrouve dans ces pages une dizaine d’exercices repris sur les murs de la Maison de la culture.

    Sélection d’une dizaine d’années de travaux des treize membres de l’Oubapo, cet Opus 6 rassemble une cinquantaine de réalisations, comme le résume fort bien la quatrième de couv’ : itérations de Gilles Ciment, upside-down de Killoffer, divisions d’images d’Alex Baladi, ordonnancements de Matt Madden, recadrages d’Ibn al Rabin, réordonnancements de François Ayroles, divisions séquentielles d’Andréas Kündig, réinterprétations de Jochen Gerner, substitutions de Lewis Trondheim et d’Anne Baraou, plurilecturabilité d’Etienne Lécroart, exercices collectifs avec Jean-Christophe Menu, etc.

    Une deuxième partie, réalisée par Etienne Lécroart et Matt Madden recense – avec la même rigueur formelle – divers travaux qui, publiés hors Oubapo, s’inscrivent dans son sillage. Y sont notamment évoqués les oeuvres de Chris Ware, Richard Mc Guire, Stéphane Blanquet, Marc-Antoine Mathieu 3″ et le Décalage, ou Lignes noires du néo-Amiénois Ludovic Rio.

    trois cases de "L'Histoire de la bande dessinée américaine en 6 cases", par Matt Madden.
    trois cases de “L’Histoire de la bande dessinée américaine en 6 cases”, par Matt Madden.

    Le foisonnement d’exercices “sous contraintes” développant, a contrario, une liberté sans fin dans la démarche intellectuelle, a quelque chose de vertigineux, incitant vite à la surchauffe du lecteur. Surtout rassemblé sur près de 200 pages. On gagne donc à se plonger dans ce gros almanach en piochant au hasard des chapitres, sans jamais être déçu du résultat.

    On retiendra néanmoins, avant cela, “l’histoire en expansion” de l’Oubapo, qui ouvre l’album, exercice collectif racontant l’histoire de l’Ouvroir à l’aide de vignettes détournées et de commentaires décalés.

    Instruit par ces fondements méta-historiques, on peut apprécier, au fil des pages, avec la méthode aléatoire et potentiellement infinie évoquée plus haut, “Tête de bois”, exercice de plurilecturabilité par réversibilité d’Anne Baraou, trois histoires en une (selon l’orientation de la case) réalisées à partir d’une noix de coco scannée aux surprenantes expressions faciales, mais aussi l’Abécédaire “Prisonnier de Zembla”, de Matt Madden (exposé à Amiens, mais dont on peut saisir encore mieux toutes les subtilités ici), jouant par analogies de forme et de texte sur les lettres de l’alphabet.

    Le grand cadavre exquis “bandes passantes”, impliquant une bonne partie des Oubapiens et paru dans le cahier Sciences du Monde en 2013. Autre performance impressionnante et réjouissante, les “Relectures” par Jochen Gerner de classiques de la bande dessinée franco-belges, non seulement réduites en 9 cases chacune, mais suggérant aussi à chaque fois des évocations d’oeuvres d’art, de littérature ou d’architecture contemporaines (un extrait est, là aussi, présenté à Amiens).

    Tintin (oeuvre emblématique s’il en est) est aussi réordonnancé par François Ayroles de belle façon, sur la base de regroupements thématiques des cases en provenance de divers albums.

    Il faut encore citer la très drôle réinterprétation d’Astérix et les Normands par Etienne Lécroart, sous forme d’une histoire de SF rétro à la Flash Gordon (plaisanterie redoublée par le fait que ces planches ont été envoyées pour publication à Dargaud, sous une fausse identité et sans en mentionner l’origine, et gentiment refusées). Et dans ce même registre des bonnes blagues, un “poisson d’avril” imaginé par Gilles Ciment et ce même Lécroart, sous forme d’une planche faussement attribué au jeune Nicolas Sarkozy (Nic Bocsa), mêlant le contenu d’une planche de Tintin au Congo, revu façon SF et le “discours de Dakar” de l’ex-Président !

    De quoi rire comme un bâton de chaise, comme nous y invite cet Opus 6 dans sa couverture (dessin de Killoffer extrait de “Bandes passantes”) !

    Exercice de réordonnancement de Tintin, par François Ayroles.
    Exercice de réordonnancement de Tintin, par François Ayroles.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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