Un bus nommé désir

    Quand, en 2014, il a été embauché à l’essai dans une compagnie de bus amiénoise, Denis, 50 ans, a cru que la galère touchait à sa fin. Pourquoi ne pas prendre un nouvel appartement ? Sortir de la spirale de l’endettement ? Acheter une voiture ? Se rabibocher avec sa femme ? Et mettre la pédale douce sur sa consommation de bière ?

    Son bus n’était pas à l’impériale. Plutôt à l’impéritie… (allen watkin sous CC)

    La perspective d’un CDI, ce n’est pas non plus la fée Clochette. On ne change pas d’un coup de baguette magique. Denis a dû arroser ce contrat qu’il n’avait pas encore signé. Un matin, il n’est pas venu au boulot. Un autre, il est arrivé avec des joues trop rouges pour que son employeur puisse mettre cette couperose foudroyante sur le compte du froid matinal. Suspecté d’alcoolisme – ce qui la fout mal dans les transports en commun – Denis a été recalé. Sur la dizaine de candidats testés, il a fait partie de la charrette des trois bannis. « Je n’ai pas compris pourquoi je n’étais pas recruté », admet-il à la barre du tribunal, trois ans plus tard. Tout s’écroule : la voiture est revendue, le déménagement tourne au fiasco, sa femme fait la tête. Alors il boit. Sévèrement, cette fois. Et inonde la boîte mail du cadre qui l’a éconduit de 43 messages menaçants. Denis passe au tribunal et écope d’un travail d’intérêt général. Un peu plus tard, il comparaît de nouveau, pour violences conjugales. Cette fois, il n’y coupe pas : il part en prison ferme, d’autant que son casier judiciaire est émaillé de dix-huit mentions, toutes liées à la bibine. « Un casier qui sent l’alcool, comme on dit à la permanence parquet », résume le procureur. C’est en casier à bouteilles, en quelque sorte.

    Quand Denis sort de détention, il ne fait pas de détail : s’il a croupi derrière les barreaux, c’est à cause de ce maudit petit chef qui n’a pas voulu de lui. Alors, au siège de l’entreprise, le 31 mai 2016, tout près de la gare, il déboule dans un état avancé et cogne sur le comptoir : « Je cherche L. pour lui faire la peau ! Je suis allé sept mois en prison à cause de lui et je n’ai pas vu mon gosse à Noël ! J’ai dans mon sac de quoi lui régler son compte, je vais l’attendre ! »
    C’est surtout ma femme et mes enfants qui ont eu peur. Moi, j’ai juste changé mes horaires et c’est vrai que quand j’arrive à la gare, je zyeute», témoigne la victime. « Je ne l’aurais jamais fait. Excusez-moi… » larmoie Denis, un gaillard à la barbe blonde, les cheveux gominés en arrière, toujours sans emploi, qui doit d’abord soigner son diabète et son mal de dos avant d’espérer reprendre du service.
    Il fait pitié. Le tribunal le condamne à un stage de citoyenneté, une des peines les plus légères de l’arsenal pénal. « À vos frais, et ça coûte dans les 240 euros », prévient le président.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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